Pourquoi la Gauche a disparu (et pourquoi c’est probablement une chance pour tous)

Préambule

  J’ai été de gauche, de gauche extrême, mais jamais stalinien (ce culte me paraissait contraire à toute idéologie respectable) et je suis allé jusqu’au bout du parcours sioniste-socialiste qui m’a conduit jusqu’au kibboutz. J’y étais arrivé pour la vie…et je m’en suis sauvé en moins de dix mois. C’était pourtant une société égalitaire, démocratique, sans « pollution » par l’argent. Hélas c’était une société figée, prisonnière de ses dogmes, incapable de se remettre en cause, la société la moins créative que j’aie jamais rencontrée. Une société zombifiée.
Revenu en France, j’ai lu avidement un livre qu’il me paraît urgent de faire reparaître : « La société imparfaite » de Milovan Djilas, marxiste yougoslave, excompagnon de lutte de Tito. Et resté marxiste malgré tout. Marxiste, intelligent, honnête : c’est possible. Dans cet essai Djilas démontre que chaque fois qu’un individu ou un groupe a voulu, avec les meilleures intentions du monde, réaliser une utopie c’est toujours fini dans la violence et dans le sang.

 

Conclusion

  La société humaine est imparfaite, la vouloir parfaite, c’est un défi contre l’humanité. Une gauche qui aurait des modèles tout faits, des réponses idéales, une idéologie toute faite serait aujourd’hui, encore plus qu’hier, une monstruosité. Pourquoi plus qu’hier ? Parce qu’il y a encore une trentaine d’années la situation était encore relativement simple, sinon schématique. Les lignes de force étaient faciles à tracer, de l’extrême gauche à l’extrême droite et un centre, péjorativement appelé le marais. L’extrême droite existe, oh combien et c’est pour les mêmes raisons que la gauche a disparu. L’extrême droite est bardée de vérités, de modèles, de réponses toutes faites. Abominables aux yeux de la morale, mais avec une force de conviction qui leur vient justement de leur schématisme, de leur simplification brutale de la réalité. En face un cafouillage hallucinant. En excluant les démagogues ou les illuminés (je pense à Mélenchon et au petit facteur, lequel semble sincère) les leaders de la Gauche ne semblent pas décidés à une remise en cause radicale qui permettrait d’élaborer une ébauche de réponse face à la Droite.

  Car la Droite existe bien, elle a survécu à tous les régimes, à toutes les révolutions car elle a un atout extraordinaire : sa capacité à se métamorphoser sans perdre son essence, son pouvoir de prendre tour à tour, selon les circonstances une forme aimable, séduisante, moderne ou un costume rigide et l’incarnation de la force sans masque et sans limites. La Droite c’est tout simplement le rassemblement des égoïstes, cyniques et hypocrites qui sont prêts à tout (absolument à tout) pour défendre leurs privilèges. La force de la Droite c’est qu’elle n’est pas immorale, elle est simplement amorale, ce qui lui donne un pouvoir de séduction qui va bien au-delà d’un électorat qui, rationnellement, devrait être plus qu’étroit.

  Mais quand l’électeur a pour tout choix l’alternative entre des dogmatiques capables de tout ruiner en voulant sincèrement faire le bien et des malins et des coquins qui vont faire leurs affaires, certes en recherchant avant tout leur propre intérêt, il peut –à juste titre- penser que les seconds sont en fin de compte moins dangereux que les premiers.

  La Gauche a disparu parce que pour toute une série de raisons, structurelles et circonstancielles, elle n’a pas pu, elle n’a pas voulu, se rendre compte que, selon l’expression forgée par Zygmunt Bauman, nous sommes entrés dans une « société liquide ». C’est-à-dire dans une ère caractérisée par l’accélération du changement et l’explosion de la complexité, une ère où ce qui est simple est faux, car la vérité d’un jour a de fortes chances d’être contredite le lendemain, car l’esprit le plus puissant, l’expert le plus diplômé est incapable à lui tout seul de saisir à temps la complexité mouvante des situations, les contradictions intrinsèques à tous les problèmes qui rendent si difficile de trouver des réponses durablement satisfaisantes.

  Que reste-t-il à la Gauche qu’il faudrait, qu’il faudra, réinventer, sans perdre de temps ?
Il reste les valeurs, et ce n’est pas rien. Les valeurs pas seulement parce que le Bien existe mais aussi parce que seule la Morale peut fonder le lien social. Il y a deux ans, dans un éditorial de « L’Espresso » le journaliste italien Giorgio Bocca avait consacré un article à la « nouvelle guerre des classes », à savoir la guerre des riches contre les pauvres. Les faits, les chiffres, démontrent qu’ils sont en train de gagner cette guerre. Les riches sont (et seront) de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Et la classe moyenne, peu à peu, s’estompera comme un souvenir nostalgique. Et le fossé s’élargissant créera des tensions de plus en plus insupportables et sera un facteur de destruction sociale avec la violence à la clé.

  Alors, la Gauche ? Le monde en a besoin y compris la droite intelligente, y compris les riches non aveuglés par leur cupidité. La gauche est condamnée à être créative, c’est-à-dire à apprendre à gérer dialectiquement la complexité, à inventer en permanence des solutions audacieuses et acceptables, acceptées parce qu’elles ne seront pas sorties du chapeau d’un magicien mais parce qu’elles seront le fruit d’une patiente élaboration née de l’intelligence collective. Etre créative ce sera donc abandonner l’idée simpliste et condamnée par la raison qu’il existe des réponses absolues, que le pouvoir n’est fort que s’il est centralisé, que la morale est une option facultative.

  Etre créative pour une gauche renaissante c’est accepter d’avancer par essais et erreurs, en associant un maximum de personnes à l’invention de solutions imparfaites et de communiquer avec la plus grande transparence, en faisant – comme l’a écrit Monique Fournier Laurent- un pari sur l’intelligence humaine, un pari toujours gagnant. La vraie créativité doit s’appuyer sur le slogan de Leonardo (Ostinato rigore, avec une rigueur obstinée) et sur l’affirmation de Descartes « La Raison n’est rien sans le secours de l’Imagination ». Faire vivre les Valeurs dans la société liquide, ce sera de plus en plus en plus difficile mais c’est un défi que les Hommes de Bonne Volonté n’ont pas le droit de ne pas relever.

Hubert Jaoui, novembre 2010

Une réflexion sur “Pourquoi la Gauche a disparu (et pourquoi c’est probablement une chance pour tous)

  1. Olá estão usando WordPress para seu local plataforma?

    Eu sou novo no mundo do blog, mas estou a tentar
    começar e configurar meu próprio. Você exigem qualquer
    codificação especialização para fazer seu próprio blog?

    Qualquer ajuda seria grandemente apreciada!

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