Histoire d’un Prix Nobel pas vraiment mérité : le cas d’Egas Moniz

  Admirés, félicités, enviés… Les Prix Nobel peuvent aussi être controversés, voire considérés comme immérités avec la postérité. C’est le cas, entre autres, du Prix Nobel de physiologie ou médecine attribué au neurologue portugais Egas Moniz en 1949. Cette année-là, l’Institut Karolinska lui décernait en effet la très prestigieuse récompense pour son développement de la lobotomie.

Portrait de Egas Moniz

Crédits photo : Wikipédia

Pas si exceptionnel, ce Nobel…

  Le 12 octobre 1949, Egas Moniz, de son vrai nom António Caetano de Abreu Freire Egas Moniz, remporte le prix Nobel de physiologie ou médecine avec Walter Rudolf Hess pour ses travaux sur la leucotomie frontale appliquée au traitement de certaines psychoses et troubles mentaux. Cette pratique est généralement plus connue sous le nom de lobotomie.

  Un Prix Nobel qui suscite évidemment aujourd’hui une vive controverse, d’autant que son détenteur est aussi célèbre pour ses positions très critiques à l’égard de l’homosexualité, qu’il considérait comme une « maladie et une perversion méritant d’être traitée comme n’importe quelle autre« . C’est dans son ouvrage La vie sexuelle (A vida sexual, en portugais) publié en 1901 qu’il développe cette réflexion… Qui le poussera à trouver un « moyen de guérison » destiné à ses patients homosexuels : la lobotomie.

  C’est alors que le neurologue et homme politique (il a notamment exercé la fonction de Ministre des affaires étrangères et a représenté le Portugal au moment de la signature du Traité de Versailles en 1919) se lance dans l’étude de la leucotomie frontale. Au fil de ses recherches, Egas Moniz remarque que les malades en proie à la psychose ou à la paranoïa ont des schémas de pensée récurrents qui prennent le dessus sur leur activité psychique. Suite à cette découverte, et toujours dans le but de venir en aide aux patients souffrant de troubles mentaux, le médecin propose une opération chirurgicale des plus audacieuses : sectionner les fibres nerveuses reliant les lobes frontaux. C’est ainsi que la lobotomie est née.

  Cette pratique de psychochirurgie avait pour but de soigner des maladies mentales telles que l’épilepsie ou la schizophrénie. Elle trouve son origine dans une expérience scientifique menée par les Américains C.F. Jacobsen et J.F. Fulton et présentée en 1935 lors du Congrès mondial de neurologie à Londres. A cette occasion, les chercheurs ont exposé leurs travaux sur les conséquences que peuvent avoir des lésions des lobes frontaux sur deux chimpanzés cobayes, Becky et Lucy. Les résultats de leurs tests ont montré que les singes avaient complètement changé de comportement suite à ces lésions et s’étaient plongés dans une « indifférence comportementale profonde« .

  Convaincu du potentiel de cette opération, Egas Moniz réalise l’année suivante sa première lobotomie sur un être humain avec son associé Almeida Lima. Le neurologue ne suscite alors pas d’inquiétude dans la mesure où il assure lui-même que cette méthode radicale n’est exercée qu’en dernier recours sur les patients. En 1949, Moniz reçoit le Prix Nobel de physiologie ou médecine, conjointement avec le physiologiste Walter Rudolf Hess, « pour sa découverte de la valeur thérapeutique de la leucotomie pour certaines psychoses« . Les années passent et Egas Moniz continue de pratiquer cette opération jusqu’à sa mort, principalement sur des femmes. La lobotomie se répand jusqu’aux Etats-Unis où l’on estime à près de 100 000 le nombre de personnes lobotomisées entre 1945 et 1954. Elle prend même une tournure assez barbare lorsque l’Italien Mario Adamo Famberti et l’Américain Walter Freeman mettent au point la leucotomie frontale transorbitaire, qui consiste à insérer un pic à glace dans un des orbites du patient à travers la papière pour atteindre le lobe frontal à opérer.

  Depuis, la Fondation Nobel, qui supervise les aspects administratifs et financiers de la récompense, a été de nombreuses fois sollicitée pour que ce Prix Nobel soit révoqué en raison de l’atteinte aux droits de l’homme et à l’éthique qu’il a engendrée. La Fondation a cependant toujours refusé de retirer le Prix à Egas Moniz et a continué de défendre les travaux et résultats du lauréat. Bien que la lobotomie ait été définitivement abandonnée il y a plusieurs décennies, le mauvais souvenir de cette pratique ne cesse de refaire surface chaque mois d’octobre, lorsque les nouveaux Prix Nobel de physiologie ou de médecine sont annoncés.

Virginie CARDOSO

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