Près d’un an après les élections présidentielles serbes, quelles perspectives pour la Serbie dans l’Union Européenne ?

2 avril 2017, date passée inaperçue en Europe occidentale, pourtant déterminante pour la Serbie, mais aussi pour l’Union.

Les résultats des élections présidentielles de ce pays au centre de l’Europe et des Balkans n’ont pas suscité l’émoi des médias occidentaux qui n’ont que très peu couvert l’événement, bien moins médiatisé que le passage du « train de la discorde » (1) quelques mois plus tôt ou la nomination très remarquée d’Ana Brnabic au poste de premier ministre (2). La Serbie est pourtant un pays européen de première importance, bordé par plusieurs Etats membres de l’Union Européenne et de Schengen sans toutefois en faire partie, étape presque obligée de la route des Balkans, transformé en une véritable impasse aux portes de l’Europe à laquelle se heurtent par milliers migrants et réfugiés.

Les élections présidentielles du mois d’avril 2017 ont pourtant suscité un vif intérêt de la part de la population serbe. Scrutin sans surprise, Aleksandar Vučić s’impose dès le premier tour, récoltant plus de 55% des voix face à une opposition éparpillée entre une dizaine de candidats. Le président nouvellement élu et pro-européen surplombe de 13% le score de tous ses concurrents réunis, s’offrant ainsi une autorité incontestable.

 

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Du revirement idéologique à une main de fer pro-européenne

Déjà chef de son parti, le SNS (Parti Progressiste Serbe, centre droit), et chef du gouvernement depuis 2014, Aleksandar Vučić acquiert par le scrutin l’adhésion populaire en se faisant élire président, choix a priori surprenant puisqu’il s’agit d’une fonction d’intérêt politique moindre comparée à celle de premier ministre. Car Vučić revient de loin :  une reconversion s’amorce à partir de 2008 chez ce candidat déjà bien connu, lorsqu’il tente de faire oublier son passé au sein du SRS (Parti Radical Serbe, extrême droite) et son poste de ministre de l’Information sous Milosevic pendant les guerres du Kosovo (1998-1999), passant ainsi d’un ultranationalisme à une ambition pro-européenne, déclarant même un très médiatique « J’ai changé, j’en suis fier » (3). C’est le début de son ascension politique.
Il se place désormais comme un interlocuteur fiable pour l’Europe, garant de la stabilité dans les Balkans, notamment par l’enclenchement d’un processus de normalisation des relations avec le Kosovo. Le rapprochement avec l’Union Européenne passe également par une lutte affichée contre la corruption et un rôle de partenaire dans la gestion de la crise migratoire en cours, points cruciaux soulignés par Donald Tusk et Jean Claude Juncker dans leurs félicitations au candidat nouvellement élu (4).

Les conditions de l’élection et la dérive autoritaire de Vučić, dénoncées pendant et après la campagne par des manifestations d’ampleur dans une quinzaine de villes du pays, laissent toutefois entrevoir une autre réalité. Face au soutien affiché de grandes figures politiques allant d’Angela Merkel à Vladimir Poutine, journalistes indépendants et manifestants dénoncent une campagne électorale biaisée avec une couverture médiatique centrée sur Vučić (temps de parole supérieur à celui de l’ensemble des candidats réunis, contrôle des médias) et une grande difficulté à faire entendre une voix discordante sans lynchage des tabloïds (5). Ces dénonciations vont de pair avec celles d’une concentration des pouvoirs (cumul des fonctions jusqu’à la nomination d’un premier ministre, suspension des travaux du Parlement pendant la campagne) et d’une omniprésence du parti au pouvoir (6).

Le scrutin fut cependant prétexte à dénoncer l’autoritarisme dans lequel le pays baigne et à appeler à un véritable changement politico-sociétal. Véritable incarnation de ces revendications, Luka Maksimović se présente à l’élection avec son avatar « Ljubisa Preletačević » dit « Beli », personnage fictif créé par cet étudiant en communication, qui ne va pas sans rappeler un épisode de Black Mirror (7). Candidat de l’anti-corruption des élites serbes, boudé par les médias officiels mais très présent sur les réseaux sociaux, il remporte 9% des suffrages, se plaçant ainsi à la troisième place et comme le représentant d’une Serbie appelant au changement.

 

En dépit des promesses de changement voulu par la société serbe, les conclusions à tirer du scrutin de 2017 demeurent incertaines.

Si l’élection d’un Vučić repenti et la nomination au poste de premier ministre de Ana Brnabic, une femme pro-européenne et ouvertement homosexuelle dans une Serbie conservatrice, laissent entrevoir une volonté de renouveau de la politique serbe, encore faut-il considérer avec prudence ces marques de bonne intention (8).
D’aucuns diront que les mesures a priori progressistes de Vučić s’inscrivent principalement dans le projet d’adhésion du pays à l’Union Européenne à l’horizon 2025, candidature déposée en 2009. Car malgré les déclarations officielles, le pays ne néglige ses liens avec Moscou.
Au-delà d’une « amitié particulière » que les deux pays entretiennent, amitié vivement remarquée lors de la gigantesque parade militaire à l’occasion de la visite de Vladimir Putin en 2014 ou encore à l’occasion du défilé des soldats serbes sur la Place Rouge en 2015 pour commémorer la victoire sur l’Allemagne nazie, les investissements russes dans les infrastructures ferroviaires et gazières, la signature d’accords stratégiques avec Moscou et le refus de Belgrade de s’aligner sur les sanctions européennes à l’encontre de son partenaire russe, sont autant de signes d’une dynamique paradoxale.
N’oublions pas qu’en dépit de l’affirmation de l’indépendance de la diplomatie serbe à l’égard du Kremlin, la population reste attachée aux relations avec la Russie (un sondage réalisé pour la revue Nova srpska politička misao en 2013 rappelait que les Serbes étaient plus attachés à une union avec la Russie qu’avec l’UE, tendance à la hausse). De même, la jeunesse serbe voit d’un mauvais œil le soutien européen accordé à un Vučić autoritaire, hostile à la liberté de la presse et dont l’entourage baigne dans des affaires de corruption. La priorité de l’opposition se situe principalement dans la lutte contre cette dernière, bien avant une éventuelle adhésion à l’Union, voire y étant hostile.

Le 4 mars dernier, le SNS a remporté la mairie de Belgrade, confirmant la lancée d’Aleksandar Vučić. Deux semaines plus tard, Vladimir fut réélu triomphalement en Russie. Ces deux nouveaux événements permettent de confirmer une tendance en Europe de l’Est : des hommes politiques installés durablement au pouvoir confortés dans les urnes. L’Union Européenne peine pour l’instant à se positionner par rapport à cette situation.

 

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Cet article a été publié dans le cadre du partenariat avec le journal Barbarie – Made in Europe du Master Affaires Européennes de la Sorbonne

 

Laura Gallet