Fémin’histoire #19 : Alexandra David-Néel

Orientaliste, exploratrice et bouddhiste. Voilà comment pourrait-on qualifier Alexandra David-Néel en trois mots. Si elle voit le jour à Saint-Mandé, près de Paris, c’est à Ixelles, au sud de Bruxelles qu’elle grandit. Toute sa vie, elle se sentira à la fois Belge et Française, étant incapable d’établir une frontière entre les deux pays. Son oeuvre littéraire très riche, regroupe de nombreux récits de voyages, des romans et des essais, sans compter les lettres échangées avec son mari et diverses personnalités. Elle s’éteint à Dignes-les-Bains (Haute-Provence) en 1969, après avoir fait de cette ville provençale son légataire universel. Prêt à embarquer dans les méandres de la vie d’Alexandre ? 

 

Alexandra_David-Neels

Partagée entre deux mondes

Alexandra naît le 24 octobre 1868 à Saint-Mandé, près de Vincennes d’un père français, instituteur renvoyé de l’enseignement pour des idées trop républicaines, et d’une mère belge. Elle est la fille unique de ce couple hétéroclite : son père est protestant, sa mère est catholique, et le petite fille grandit entre deux cultures et deux religions. Elle n’est pas très âgée, et pourtant elle s’évade régulièrement dans le bois de Vincennes, tout proche, où ses fugues sont vues comme des prémices à son besoin d’aventures et de voyages. Elle a six ans lorsque la famille déménage à Ixelles, dans le sud de Bruxelles. « Bruxelles est presque ma patrie. Petite Parisienne de moins de six ans, j’y suis arrivée toute hérissée de méfiance et de dédain, bien résolue, à bouder cette capitale » (Sous des nuées d’orage, Plon, 1940). 

Louise_Eugenie_Alexandrine_Marie_David_19th_centuryPendant toute son enfance et toute son adolescence, la jeune fille ne perd jamais son principal objectif : voyager ! Ce qu’elle a lu chez Jules Verne, elle veut l’expérimenter, elle veut découvrir le monde de ses propres yeux. A quinze ans, elle profite d’une escapade en Hollande pour fuir en Angleterre. Elle recommence quelques temps plus tard en prenant le train depuis Paris pour les lacs italiens. Elle traverse le Saint-Gothard à pieds et gagne l’Italie par ses propres moyens. Mais sa véritable révélation d’orientaliste aura lieu à Paris, au musée Guimet, à des milliers de kilomètres de l’Empire du milieu qui la fascine. Elle effectuera un voyage à Londres pour perfectionner son anglais, langue indispensable pour toute personne souhaitant devenir orientaliste.

Alexandra, la cantatrice

La liberté, le voyage, tout ce à quoi Alexandra aspire nécessite d’être tout à fait indépendante financièrement. Pour y parvenir, la jeune femme n’a d’autres choix que de travailler. Sur les recommandations de son père, elle devient cantatrice lyrique et obtient le premier prix de chant lyrique français en 1889 à Bruxelles, elle entame une carrière qui dure 14 ans et la mène dans plusieurs pays, sur plusieurs continents. Une aubaine pour celle qui ne rêve que de voyager !

1900 marque l’entrée dans un nouveau siècle, ainsi qu’un tournant dans la vie d’Alexandra. Effectivement, c’est le moment où elle devient Madame David-Néel. Lors d’une tournée à Tunis, elle rencontre celui qui partagera sa vie, Philippe Néel, alors ingénieur des Chemins de fer tunisiens. Le couple officialisera leur relation en 1904, mettant par conséquent fin à sa carrière de chanteuse lyrique.

Loin d’être faite pour la vie de femme au foyer dévolue aux femmes de l’époque, elle continue de voyager et début même une carrière journalistique. Consciente que les charges d’une maternité sont parfaitement incompatibles avec ses aspirations, elle s’embarque seule, en 1911, pour l’Inde, pour un voyage qui, elle le promet à son époux, n’excèdera pas 18 mois. Philippe devra toutefois attendre 14 ans pour retrouver Alexandra.

La séparation est difficile pour Philippe, mais en homme amoureux, il soutient sa femme financièrement, et moralement. Le couple s’échangera de très nombreuses lettres, dans lesquelles transparaît nettement leur amour, mais aussi leur façon particulière pour l’époque de s’aimer.

1911- 1925 : le périple indo-tibétain

A son arrivée dans le Sikkim, une province au nord de l’Inde, dans l’Himalaya, elle fait des rencontres déterminantes. Elle se lie d’amitié avec le fils du Maharaja, avide de réforme « à l’occidentale », et se rend dans de nombreux monastères bouddhistes où elle parfait sa connaissance. En 1914, elle rencontre celui qui deviendra en 1929, son fils adoptif, Aphur Yongden. En 1912, elle est reçue en audience par le 13ème Dalaï-lama, qui lui conseille d’apprendre le tibétain. L’homme de foi la bénit et engage le dialogue. Pour l’époque, qu’une femme puisse discuter presque librement avec un homme de l’importance du Dalaï-lama, une occidentale qui plus est, l’évènement est de taille.

Durant son voyage, elle sera considérée comme une officielle, une représentante éminente et un conseil bouddhique très sage. Pour preuve de leur indéfectible amitié, le fils du Maharaja lui offre une tenue de lamani (dame lama) dans laquelle elle se fait photographier.

 

Le_Lama_Yongden
Yongden en costume de lama

En 1913, sans avoir demandé l’autorisation de quiconque, elle part pour le Tibet. Le 19 juillet, elle rencontre le panchen-lama, le second après le Dalaï-lama, dont elle reçoit un accueil charmant : il la présente aux notables du village, à ses professeurs et à sa mère, avec qui Alexandra noue des liens d’amitié très forts. Mais dès qu’elle rentre au Sikkim, les autorités britanniques, mécontentes qu’elle ait ignoré leur interdiction d’aller au TIbet et de l’accueil que le panchen-lama lui a réservé, lui notifient son avis d’expulsion.

Il est impossible pour Alexandra de retourner en Europe, ravagée par le conflit mondial. Elle commence alors une tournée en Chine, au Japon et en Corée. Elle ne renonce toutefois pas à retourner au Tibet : accompagnée par un lama haut en couleurs, elle décide faire un périple vers l’Ouest en traversant la Mongolie, le désert de Gobi avant de toucher finalement au but.

En 1924, déguisée en mendiante et aidée par Yondgen travesti en moine, elle entre dans Lhassa, la capitale, parfaitement incognito. « J’y suis allée parce que la ville se trouvait sur ma route et aussi parce que c’était une plaisanterie très parisienne à faire à ceux qui en interdisent l’entrée »  Note 56 : Alexandra David-Néel, Journal de voyage. Malgré son visage barbouillé de suie, ses nattes en poil de yak et sa toque de fourrure traditionnelle, elle est finalement démasquée (pour cause de propreté trop grande – elle allait se laver chaque matin à la rivière) et doit quitter la ville dans la précipitation. Alexandria_David-NeelinLhasa

À son retour, dès son arrivée au Havre le 10 mai 1925, elle peut mesurer l’extraordinaire célébrité que lui vaut son audace. Elle fait la Une des journaux et son portrait s’étale dans les magazines. Le récit de son aventure fera l’objet d’un livre, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, qui est publié à Paris, Londres et New York, en 1927, mais se heurte à l’incrédulité de la critique qui a du mal à accepter les récits de pratiques telles que la lévitation et le tumo(augmentation de la chaleur du corps pour résister au froid). Le pragmatisme occidental se heurte aux croyances orientales.

A presque 70 ans, Alexandra retournera en Chine, entre 1937 et 1946, avec pour but d’étudier le taoïsme. Ce périple sera son dernier : à peine a-t-elle posé le pied sur le sol français, qu’elle décide de prendre une retraite bien méritée à Dignes-les-Bains, en Provence.

Alexandra, la Dame de Dignes

Rentrée en France pour régler la succession de son mari, elle continue à écrire et à relater ses voyages. Elle vit en parfaite harmonie avec Yongden, jusqu’au jour où le jeune homme fait une crise d’urémie et meurt tragiquement. A 87 ans, Alexandra se retrouve définitivement seule et souffrant de rhumatismes importants.

Elle s’éteint, à presque 101 ans le 8 septembre 1969. Ses cendres sont transportées à Vârânasî en 1973 par Marie-Madeleine Peyronnet pour être dispersées avec celles de son fils adoptif dans le Gange. Dans son testament, la Dame de Dignes fait don de sa maison et de ses biens à la commune.

 

Chloé LOURENÇO

 

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