Populonia : la terre du « changement »

Italie, 06.06.2018

Que ça plaise ou pas, l’Italie a enfin son Gouvernement. Il s’agit du premier gouvernement d’alliance entre un mouvement considéré “populiste”, le Mouvement 5 Étoiles, et un parti de la droite souverainiste, la Ligue. Le 1er juin, le nouveau Premier Ministre, Giuseppe Conte, a prêté serment devant le Président de la République avec ses Ministres. Entre eux les deux leaders des partis de la coalition, Luigi Di Maio du M5S, qui a été nommé Vice-président et à qui a été attribué le Ministère du Travail et du Développement Économique et Matteo Salvini chef de la Ligue, lui aussi nommé Vice-président et à la tête du Ministère de l’Intérieur. Chronologie de la dernière crise politique italienne.

 

 

88 jours d’attente. 88 jours de tensions, les yeux d’une Europe inquiète rivés sur Rome; 88 jours sont passés depuis le 4 mars, date des élections législatives au “Bel Paese”. Et bien, l’Italie a enfin son Gouvernement, mais pour comprendre la plus grande crise politique de l’histoire démocratique italienne, il faut faire marche arrière et revenir au 4 mars.

 

Après la longue nuit du 4 mars, quels scénarios pour l’Italie?

La défaite de la Gauche, les démissions de Renzi du Secrétariat Général du PD, la préoccupation de l’Europe; la joie des lepénistes, des wilderiens, des poutiniens, des trumpistes, l’inquiétude des marchés financiers… l’essor des populistes. Au lendemain des élections la situation était plus que claire: la nouvelle loi électorale (“Rosatellum”) n’avait permis l’obtention d’aucune majorité. Qui était donc le gagnant? D’une part, la Coalition de Centre-droit (FI-FdI-Ligue) avait obtenu 37% des voix, la Ligue se confirmant parti-leader de la coalition; le Mouvement 5 Étoiles, de l’autre côté, avait reçu, à lui seul, 32,7% des voix, étant le premier parti du Pays. (Centre-gauche: 22,8%.)

Aucun parti n’avait donc atteint les 316 sièges nécessaires pour former un gouvernement, ce qui obligeait, de facto, un accord entre les forces politiques. Dans ce contexte, un climat d’incertitude envahissait le pays: comment imaginer un accord entre des forces politiques si antithétiques? 

 

Première étape: les Présidents des deux Chambres.

Entretemps, le 23 mars les nouveaux Députés et Sénateurs, sont invités à élire les Présidents des deux Chambres: la Chambre des Députés (Camera dei Deputati) et le Sénat de la République (Senato della Repubblica). Les résultats des premiers scrutins donnent lieu aux premières fâcheries entre la Ligue de Salvini et Forza Italia (Berlusconi): le leader de la Ligue refuse d’appuyer le “forciste” Romani. Cependant, les deux hommes forts de la droite trouvent un compromis: la Ligue accepte la proposition de la berlusconienne Maria Elisabetta Alberti Casellati au Sénat en échange de l’appui de toute force de Centre-droite à Roberto Fico, du Mouvement 5 Étoiles, à la Chambre des Députés. La naissance d’un entente entre Ligue et M5S était donc évidente.

 

Le début des consultations et les “mandats exploratoires”

Le 4 avril un premier cycle de consultations au Palais du Quirinal commençait. Toute force politique s’est présentée au Quirinal, où le Président de la République, Sergio Mattarella, a étudié les  probabilités d’existence d’une majorité pour la possible formation d’un Gouvernement.

8bc3a87cc5ca411f566f71dc11ed79e2-k4RB-U111094254130fOB-1024x576@LaStampa.it
Roberto Fico & Elisabetta Casellati (c) La Stampa

À l’issue de ce premier tour, ayant écouté les délégations des différentes forces politiques, le Président de la  République a annoncé que, selon l’attitude et les déclarations des partis, aucun accord n’était imaginable à ce moment-là. Sergio Mattarella a donc décidé de laisser plus de temps aux forces politiques afin de leur permettre de parvenir à un accord convaincant et trouver, de cette façon une majorité. 

La semaine suivante, lors des consultations du 12 avril, la situation n’était pas différente : les positions des partis n’avaient pas changé. Un accord Centredroit-M5S paraissait la solution la plus probable, mais les “attaques-show” de Berlusconi au Mouvement de Grillo avaient paralysé les négociations et ouvert une dynamique de vétos-croisés entre les deux forces pour laquelle il semblait impossible parvenir à une entente sérieuse. 

Dans ce contexte, le Président Mattarella avait décidé d’attendre une semaine supplémentaire, dans l’espoir de sortir de l’impasse.

Une semaine plus tard le M5S, le Centre-droite et le PD n’ayant trouvé aucun compromis, Sergio Mattarella a confié à la Présidente du Sénat Maria Elisabetta Alberti Casellati le “mandat exploratoire”: elle était chargée de vérifier la possibilité de formation d’une hypothétique majorité parlementaire entre M5S et Centre-droite. Là aussi, tentative ratée. C’était donc au tour du Président de la Chambre des Députés, Roberto Fico, de tâter le terrain, cette fois-ci pour comprendre si une entente entre le PD et le M5S était possible. Pas question, naturellement.

 

L’option Ligue-M5S: Contrat de Gouvernement

Après le mandat exploratoire de Fico, les divergences croissantes entre Salvini et Berlusconi et le véto sur ce dernier imposé par Di Maio (ce qui avait, de facto, empêché toute possibilité d’alliance Centredroite-M5S jusqu’à ce moment-là) avaient favorisé un rapprochement entre la Ligue et le Mouvement 5 Étoiles (qui flottait, en réalité, déjà dans l’air depuis quelques semaines…).

giuseppe-conte-prend-la-tete-d-un-gouvernement-eurosceptique-qui-s-apprete-a-affronter-l-ue-en-matiere-d-economie-et-d-immigration
Giuseppe Conte (c) Sudouest.com

Le 14 mai, au terme du quatrième cycle de consultations, un accord entre Ligue et Mouvement 5 Étoiles prenait corps.

Les deux forces définies comme populistes ont formalisé un accord et déclaré qu’elles ont travaillé à la rédaction d’un “Contrat de Gouvernement commun centré sur les thèmes, pas sur les noms”, dont l’introduction d’un Impôt à taux unique (Flat Tax) et d’un revenu universel sont les points clé. Après une semaine de rencontres entre les deux leaders et leurs équipes, le 21 mai, Salvini et Di Maio ont présenté au Quirinal le “Contrat du Changement”, un programme commun pour les cinq ans de gouvernement, résultat de la fusion des propositions des deux forces, et ont indiqué d’autre part, le juriste Giuseppe Conte en serait le Premier Ministre.

Le Président Mattarella a accepté la proposition de Conte en lui confiant le mandat de former l’équipe gouvernementale. C’est alors que les négociations Ligue-M5S pour la désignation des Ministres ont commencé.

 

Un nom compliqué: l’affaire Savona

En trois jours, la liste des Ministres était prête. Les négociations qui avaient mené au choix des noms n’avaient rencontré, apparemment, aucune difficulté, aucune friction entre Ligue et M5S. Mais parmi les personnalités indiquées, il y en avait une qui suscitait de grandes préoccupations: Paolo Savona, Ministre désigné à l’Économie. Mr. Savona est reconnu en Italie pour ses idéaux ouvertement anti-euro et la nouvelle de sa nomination au Ministère de l’Économie a immédiatement provoquée les préoccupations de la Gauche italienne, de l’UE et des principaux Chefs de Gouvernement des pays membres de l’Union, ainsi que des médias et surtout des marchés financiers (hausse vertigineuse et progressive du spread).

1527184165366.jpg--paolo_savona__il_gesto_a_sorpresa_che_ha_irritato_sergio_mattarella__spunta_anche_un_piano_per_uscire_dall_euro
Paolo Savona (c) libero quotidiano.it

Face à une telle situation, le 27 mai, lors de la présentation de la liste définitive des Ministres du nouveau Gouvernement, le Président Mattarella a rejeté de la manière la plus ferme la présence de Savona dans l’exécutif naissant, provoquant le renoncement de Conte à former le Gouvernement et la colère des deux forces populistes. Le Gouvernement Ligue-M5S était donc mort-né.

 

La crise institutionnelle: la carte Cottarelli 

Quelques minutes après la déclaration officielle de Mattarella, Salvini et Di Maio avaient commencé à attaquer le même Chef de l’État en l’accusant de “haute trahison à la Constitution” pour avoir enfreint l’article 92 de la Constitution Italienne, et à inviter les militants respectifs à se présenter – le 2 juin suivant – à Rome pour manifester contre “Mattarella, le traître”. Le M5S, appuyé par Fratelli d’Italia, avait proposé l’impeachment.  Salvini, de son coté, avait déclaré  qu’il n’avait pas la moindre intention d’écarter le nom de Savona.  

knowita-carlo-cottarelli-500-700x700_c
Carlo Cottarelli 

Le jour suivant, sans sourciller, le Président Mattarella convoque au Palais du Quirinal l’économiste et ancien haut responsable du Fonds Monétaire International, Carlo Cottarelli, en lui demandant de former un “Gouvernement  technique” chargé uniquement d’élaborer avant décembre le budget 2019 pour éviter une hausse automatique de la TVA en cas de creusement du déficit, avec l’intention de revenir – au mois de février 2019 au plus tard – à de nouvelles élections. 

La demande faite à Cottarelli n’a fait qu’intensifier les tensions entre Ligue-M5S et le Quirinal, menant les politiciens, les magistrats, les journalistes et les juristes du “Bel Paese” à  s’interroger longuement sur la correcte interprétation de l’article 92 de la Constitution et sur le bien-fondé de la demande d’impeachment avancée par les militants étoilés.

Le 29 mai la tension est au plus haut niveau : le spread atteint les 320 points et les déclarations fortes de certaines personnalités de l’establishment européen (comme Juncker et Oettinger) et des journaux étrangers (des critiques exagérées du Spiegel surtout, mais aussi The Guardian) sur l’Italie et “l’intelligence politique” de son peuple n’ont certainement pas aidé à apaiser le climat. 

 

Matta-rallye

Pourtant, l’idée d’un autre gouvernement technique et de nouvelles élections ne plaisait pas trop au Président Mattarella, qui avait essayé, jusqu’au 27, d’éviter cette option. On   ne comprendra peut être jamais s’il s’est agi d’une stratégie politique bien étudiée ou d’une marche en arrière, mais le 30 mai, secrètement en accord avec Cottarelli, le Président Mattarella avait décidé, sans faire du bruit, de laisser du temps à la Ligue et au M5S pour une éventuelle réévaluation de la liste des Ministres. 

ITALY-POLITICS-GOVERNMENT
Sergio Mattarella (c) Europe1.fr

Entretemps, l’idée de demander l’impeachment pour Mattarella abandonnée,  Di Maio et Salvini avaient trouvé une solution : pour conjurer la formation d’un autre gouvernement technique, les deux leaders avaient modifié la liste des Ministres, en indiquant le nom de Giovanni Tria, Doyen de la Faculté d’ Économie de l’Université de Rome “Tor Vergata” comme Ministre de l’Économie, et déplaçant Paolo Savona au Ministère des Affaires Européennes.

 

Les Jaunes-verts: « Governo del cambiamento”

Le 31 mai Giuseppe Conte fait son retour au Palais du Quirinal et présente au Président de la République la proposition modifiée pour l’exécutif. Avec le feu vert de Mattarella, l’Italie avait, après 88 jours de tensions, un gouvernement. 

 

Le 1er juin, au lieu de manifester contre le Président, la nouvelle équipe gouvernementale s’est réunie au Salon des Fêtes du Palais du Quirinal pour prêter serment: Giuseppe Conte et ses 18 Ministres (13 hommes et 5 femmes), dont Salvini (Intérieur et Vice-présidence) et Di Maio (Travail et Développement Économique, Vice-présidence) ont juré fidélité à la Constitution Italienne devant le Président de la République. 

le-nouveau-gouvernement-italien-et-le-premier-ministre-giuseppe-conte-avec-le-president-sergio-mattarella-le-1er-juin-2018-a-rome_6067058.jpg

 

Voici la composition complète du “Gouvernement du Changement”, qui vient d’obtenir, malgré la forte opposition du Parti Démocrate, la confiance des deux Chambres:

 

Premier Ministre

Giuseppe Conte (appartenance à aucun parti)

Ministère de l’Intérieur

Matteo Salvini (Ligue)

Ministère du Travail et du Développement Économique

Luigi Di Maio (M5S)

Ministère des Affaires Étrangères et Coopération Internationale

Enzo Moavero Milanesi (appartenance à aucun parti)

Ministère de la Justice

Alfonso Bonafede (M5S)

Ministère de la Défense

Elisabetta Trenta (M5S)

Ministère de l’Économie et des Finances

Giovanni Tria (appartenance à aucun parti)

Ministère des Politiques agricoles, alimentaires et forestières

Gian Marco Centinaio (Ligue)

Ministère de l’Environnement, de l’aménagement du territoire et de la mer

Sergio Costa (appartenance à aucun parti)

Ministère des Infrastructures et des transports

Danilo Toninelli (M5S)

Ministère de l’Éducation, l’Université et de la Recherche

Marco Busetti (appartenance à aucun parti)

Ministère du Patrimoine Culturel et du Tourisme

Alberto Bonisoli (M5S)

Ministère de la Santé

Giulia Grillo (M5S)

Ministère des Relations avec le Parlement et de la démocratie directe

Riccardo Fraccaro (M5S)

Ministre de l’ Administration Publique

Giulia Bongiorno (Ligue)

Ministère des Affaires régionales et des autonomies

Erika Stefani (Ligue)

Ministère du Sud

Barbara Lezzi (M5S)

Ministère de la Famille et de l’handicap

Lorenzo Fontana (Ligue)

Ministère des Affaires Européennes

Paolo Savona (appartenance à aucun parti)

 

 

Tommaso Ventimiglia

Natacha Da Rocha