Neuf notes pour un boléro éternel

C’est une musique éternelle, composée par un homme dont la renommée internationale n’était plus à faire et qui pourtant, allait être réduit au silence quelques années plus tard. C’est une musique qui ne devait être qu’une simple étude d’orchestration sans prétention et qui sera l’un des airs les plus joués de tous les temps. C’est une musique inspirée par une danseuse russe et qui inspira Claude Lelouch pour Les Uns et les Autres. Cette musique, c’est le Boléro de Ravel. 

Histoire d’une conception sans fausse note 

Le Boléro est une des dernières oeuvres de Ravel, avant l’atteinte cérébrale qui le condamna au silence à partir de 1933 jusqu’à sa mort en 1937. Avec son aîné, Claude Debussy, il fut la figure la plus importante dans la sphère musicale de l’époque et le principal représentant du courant impressionniste du début du XXème. En 1927, Maurice Ravel rentre d’une tournée aux Etats-Unis qui sera pour lui la consécration de sa vie. A son retour dans l’Hexagone l’année suivante, il croit avoir tout fait. Pourtant, le destin lui réserve encore des surprises.

Son amie et mécène Ida Rubinstein, ancienne égérie des ballets russes de Diaghilev, lui commande « un ballet de caractère espagnol » qu’elle voulait représenter avec sa troupe à la fin de 1928. Enthousiasmé par la demande, Ravel pense à composer un ballet en six pièces extraites de la suite Iberia du compositeur Albeniz. Malheureusement pour le Français, les droits d’auteurs ne sont pas libres, et il doit à contre coeur abandonné le projet.

Il revoit alors complètement son projet, et décide de se lancer dans une oeuvre expérimentale : quelque chose de nouveau, jamais entendu. « Pas de forme proprement dite, pas de développement, pas ou presque pas de modulation ; un thème genre Padilla, du rythme et de l’orchestre », écrivait-il à son ami Joaquín Nin durant l’été 1928. Il fonde toute sa composition sur un boléro, un air venu d’Andalousie que ses voyages en Espagne lui avaient fait connaître et aimer.

« Madame Rubinstein me demande un ballet. Ne trouvez-vous pas que ce thème a de l’insistance ? Je vais essayer de le redire un bon nombre de fois, sans aucun développement, en graduant de mon mieux mon orchestre. » — Maurice Ravel

L’éditeur de musique Jacques Durand, réjoui que Ravel compose une œuvre entièrement nouvelle, pressa le compositeur d’achever le ballet pour le début de la saison 1928-1929. Ravel composa son Boléro entre juillet et octobre 1928 et le dédia à sa commanditaire Ida Rubinstein. Cette œuvre singulière, qui tient le pari de durer plus d’un quart d’heure avec seulement deux thèmes et une ritournelle inlassablement répétés, était pourtant considérée par son auteur comme une expérience d’orchestration, dont Ravel lui-même n’était pas fier.

Une orchestration d’un genre nouveau

Si le Boléro a été composé primitivement pour le ballet, sa suite de solos instrumentaux met en valeur les talents individuels mais aussi l’homogénéité collective de chaque pupitre, tous les membres de l’orchestre participant également à un accompagnement imperturbable. C’est la définition même d’un genre naissant à l’époque : le concerto pour orchestre. La rythmique et le caractère mélodique hispanisant, et même plus précisément andalou, se rapprochent également de l’esprit des compositions rhapsodiques très à la mode fin xixe et début xxe siècle, dont participent notamment la Symphonie espagnole de Lalo (1874), le Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov (1887), Iberia d’Albéniz (1905 – 1908), Le Tricorne de Manuel de Falla (1919), les Goyescas pour piano de Granados (1911) ou la Rapsodie espagnole de Ravel lui-même (1908).

Amitié tardive pour le Boléro 

Le Boléro est, parmi ses propres œuvres, une de celles que Ravel a le plus commentées et la seule pour laquelle il reconnut avoir relevé le défi qu’il s’était fixé. En 1931, il avait confié dans un entretien donné à Excelsior que parmi toutes ses œuvres, celles qu’il affectionnait particulièrement étaient ses Chansons madécasses et son Boléro, « l’œuvre que j’ai pleinement réalisée et qui m’a permis d’atteindre tout à fait le but qu’il m’était proposé » 

« Je n’ai fait qu’un chef-d’œuvre, c’est le Boléro ; malheureusement il est vide de musique » — Maurice Ravel

Postérité

Ce thème si énigmatique, à la fois danse macabre et pleine de vie, aura servi de fil conducteur au film de Claude Lelouch, Les Uns et les Autres (1981). Cette musique, jouée sur tous les continents et à toutes les époques, servira de lien entre tous les personnages, comme une ritournelle lancinante et merveilleuse.

 

 

 

Aucun doute, Maurice Ravel avait bien signé un chef-d’oeuvre lorsqu’il déposa la dernière note de son Boléro. C’est une musique qui vous reste dans la tête, qui étourdit et qui donne des frissons. En un mot, c’est une musique qui fait exister. Eternellement.

 

Chloé LOURENÇO