[GRAND FORMAT EUROPÉEN] Les populistes : quel défi pour l’Europe ?

« Populisme » : souvent le mot le plus emblématique du monde politique contemporain. Si ce phénomène n’est pas nouveau, il prend une ampleur inattendue depuis ces dernières années en Europe. Souvent répété à outrance et connoté péjorativement, sa définition est encore difficile à comprendre pour de nombreux citoyens : est-ce négatif d’être populiste ?  Comment reconnaître un discours populiste ? Pourquoi ce phénomène est-il un enjeu crucial des prochaines élections européennes ?

Le populisme n’est pas une idéologie claire — il peut être de gauche comme de droite. C’est surtout un phénomène politique qui s’appuie sur des moyens d’actions spécifiques (comme des discours, des valeurs,…) dans le but de renverser les « élites », l’ordre établi, et la démocratie représentative telle que nous la vivons aujourd’hui. Au niveau européen, ce populisme menace les institutions européennes et risque d’assombrir le futur de l’Europe.

Le populisme est un phénomène politique paradoxal. Tout d’abord car il est essentiel à la démocratie : il consacre la souveraineté populaire sur l’Etat et ses institutions. Être populiste, c’est donc affirmer que le pouvoir du peuple doit primer sur le pouvoir institutionnel de l’Etat, et non l’inverse. Pourquoi le mot a-t-il pris une connotation si négative ? Aujourd’hui, les mouvements politiques qualifiés de « populistes » se caractérisent par une franche opposition à la démocratie représentative et parlementaire telle que nous la connaissons aujourd’hui en Europe occidentale. Les populistes sont le plus souvent démagogues : ils flattent les passions populaires pour accéder au pouvoir.

Le peuple contre les élites

Les populistes affirment le pouvoir du peuple contre les élites nationales et européennes. Ils dénoncent l’élite en place qu’ils considèrent comme « corrompue » et « déconnectée » des besoins du peuple ; ils se décrivent comme « anti-système ». Leur solution est de chasser ces élites du pouvoir — violemment ou non — et de rétablir le « peuple » au pouvoir.

Par exemple, le parti politique espagnol de gauche Podemos dirigé par Pablo Iglesias préfère les « gens normaux » aux « technocrates » de Bruxelles. Dans ses discours, le parti invite à retrouver une unité populaire afin de faire respecter sa souveraineté. Il critique le libéralisme et milite pour un contrôle citoyen sur les institutions, l’économie et les impôts.

Les discours : simples, flatteurs et abstraits

Les populistes flattent les passions populaires pour se légitimer et se différencier radicalement des partis politiques traditionnels. Leur message est souvent simplifié, répété à outrance, et s’appuie sur une déformation de la réalité pour légitimer leurs discours. Les partis populistes deviennent alors des « attrape-tout » : ils aspirent le mécontentement des populations pour arriver au pouvoir. Vouloir regrouper tous les mécontents peut donner lieu à des programmes contradictoires, voire inapplicables sur le plan économique ou politique.

On retrouve les thèmes de campagne du Front National : « Patrie », « travail », « Nation », « nationalisme »… Afin de  convaincre, Jean-Marie Le Pen joue sur les émotions, et surtout sur la peur : nous pouvons lire « lâcheté », « sacrifices », « tragique », « abominable », « catastrophe »,…

Au Parlement européen : des mouvements contre l’Europe au coeur de l’Europe

Les partis populistes se sont imposés ces dernières années au Parlement européen. Aujourd’hui, ils représentent 170 sièges sur 751, incluant les groupes parlementaires Europe des nations et des libertés, Europe de la liberté et de la démocratie directe et Europe des Conservateurs et réformistes. En France, la « vague bleu marine » a multiplié par 8 le nombre d’eurodéputés du Front National (FN, non-inscrits dans un groupe parlementaire), passant de 3 en 2009 à 24 en 2014 – sur un total de 72 sièges français.

Les populistes sont le symptôme du malaise social et du manque de communication entre les institutions européennes et ses citoyens. Ces mouvements brandissent l’euroscepticisme – voire l’europhobie – comme étendard de libération des peuples, ce qui devient un enjeu de taille dans les élections européennes.

Pourquoi des partis contre l’Europe siègent-ils au sein même de l’Europe ? Leur légitimité réside dans le vote croissant des Européens pour leurs programmes, en tout cas de ceux qui se déplacent aux urnes — les élections européennes sont les élections où on retrouve le plus d’abstention. En fin de compte, ces partis populistes restent tout de même une minorité bruyante : malgré leur succès électoral, ils représentent 22,6% des suffrages. C’est leur capacité « d’attrape-tout » qui met en difficulté les partis traditionnels, en manque de renouvellement politique. Enfin, les mouvements populistes possèdent des stratégies diverses, voire contradictoires : si beaucoup se revendiquent eurosceptiques, le parti populiste polonais PiS (Droit et Justice) actuellement au pouvoir a adopté une stratégie pro-européenne afin d’obtenir des sièges au Parlement européen. Le PiS a même choisi comme slogan : « La Pologne est le cœur de l’Europe ». 

 

Pourquoi une telle avancée ?

Les différentes crises de ces dernières années ont largement contribué à attiser les inquiétudes des citoyens européens. La crise financière de 2008 et ses politiques d’austérité, la crise migratoire inégalée mal gérée par l’UE, le terrorisme au cœur du Vieux Continent sont autant de causes des crispations identitaires et politiques ressenties dans les votes. Le populisme des partis anti-Europe a joué sur la peur et les difficultés éprouvées par les électeurs. Face à l’image de Bruxelles d’une élite technocrate détachée de la réalité du peuple, les partis à la marge du système partisan ont pu exercer leur démagogie et donc se hisser au pouvoir. Le fort taux d’abstentionnisme des élections leur est également favorable.

Une réponse des « partis traditionnels » qui tarde à venir

Face au mécontentement d’une partie de la population, la réponse des gouvernements européens et des groupes du Parlement européen semble inefficace. Les partis « traditionnels » de gauche comme de droite restent sur la défensive, et perdent leurs électeurs au profit d’un discours plus agressif et polarisateur.

Au niveau européen, l’arrivée d’élus anti-européens au Parlement représente un blocage systématique des décisions. Ces groupes minoritaires deviendraient des enjeux de coalitions, ce qui obligerait les partis traditionnels à gouverner avec eux. De plus, les populistes représentent un « poids morts » pour l’Europe, ce qui accentuerait la paralysie des institutions européennes. Face à ces défis, l’élection du 29 mai 2019 marque un moment crucial dans la construction du projet européen.

Le système à la proportionnelle des élections favorise certes les partis anti-système, mais a auparavant permis aux groupes comme Les Verts de gagner en importance. Il reste à espérer un réveil européen face à l’enlisement structurel que provoquerait la consolidation de groupes populistes au sein du Parlement. Il faut rappeler que l’organe législatif de l’Europe agit directement sur la vie des citoyens : afin de représenter au mieux leurs intérêts, il est nécessaire qu’ils participent massivement. Le dialogue démocratique européen ne peut exister lorsqu’une majeure partie de la population ne s’y engage pas.

 

Apolline GARNIER & Clara DASSONVILLE