Humoristes et Politiques : entre distance satirique et appel du pouvoir

Le 31 mars dernier, le premier tour de l’élection présidentielle en Ukraine a propulsé en tête de course un certain Volodymyr Zelensky. Avec plus de 30 % des voix remportées lors de ce scrutin, cet humoriste et comédien, novice en politique, n’est pas le premier de sa profession à s’investir en politique, voire à briguer un mandat présidentiel. De Coluche à Jimmy Morales, en passant par Adama Dahico et Beppe Grillo, comment expliquer les affinités qui lient sphère du spectacle et scène politique ?

Rire et distanciation : l’humoriste observateur

Lundi 1er avril 2019, quelques centaines de Budapestois ont pris part à une « marche stupide » inspirée d’un sketch du Monty Python Flying Circus (1970) et ont parcouru la capitale avec des démarches les plus comiques possible. Cette initiative n’était pas la première du genre : en 2013, des habitants de la ville tchèque de Brno s’étaient adonnés à la même activité. L’objectif ? Aucun, selon les organisateurs, sinon divertir les participants et leurs spectateurs. Une marche absurde pour souligner, sans doute, l’absurdité d’un quotidien vécu comme trop évident. 

L’humour et le rire, ici, tiennent évidemment lieu d’échappatoires. Les Monty Python ont pensé leur sketch de manière à intégrer une dose d’absurde, de superflu, un comique de geste aussi peu subtil qu’il est bien exécuté dans un environnement politique qui vise à l’efficacité et à la clarté : le Ministry of Silly Walks. Sans aller jusqu’à satiriser la sphère politique en elle-même, ils ont su en tirer parti pour mettre en lumière l’aridité d’une vie dont l’inutile est banni et activer par là même la fonction primairement cathartique du rire.

Rire et satire : l’humoriste politique est-il nécessairement engagé ?

Dans une lignée qui voudrait s’apparenter au relatif détachement des Monty Python vis-à-vis de l’objet du rire, des humoristes-chroniqueurs contemporains comme Nicolas Canteloup se dédouanent de tout engagement politique. Canteloup affirme « refuser de croire » à l’influence de ses chroniques sur le vote des électeurs : « on fait ce qui nous fait marrer », déclare-t-il avec aplomb, ajoutant qu’il se contente de faire son « marché » parmi les actualités matinales. En d’autres termes, il réfute l’hypothèse du pouvoir politique des humoristes.

À l’inverse, ceux de la génération précédente, comme Guy Bedos, semblent assumer voire revendiquer l’impossibilité d’être neutre. Selon Bedos, « il faut que sa vie [celle de l’humoriste] ressemble à son œuvre, qu’il y ait une connivence entre les deux. » Il semble donc penser davantage en termes de plus-value : ce que l’humour politique apporte, par sa faculté de distanciation, est un degré de lucidité accru. 

De ce fait, le satiriste politique se trouve en position de surveillance des femmes et hommes publics, donc potentiellement de porte-parole. Or, ce pouvoir qu’il détient fait que l’humoriste est désormais à craindre. Et pour cause : selon Marie Duret-Pujol, maîtresse de conférence d’études théâtrales à (Université Bordeaux-Montaigne), l’essor des réseaux sociaux a intégré au discours politique une dose d’humour obligatoire dans l’utilisation, déjà répandue chez les grands rhétoriciens, de la  punchline. Cette appropriation, notamment par le biais de Twitter, a contribué à rendre l’humour omniprésent en politique. Sur le modèle nord-américain, les principales figures publiques semblent désormais sommées d’étaler non seulement leurs compétences techniques, mais aussi leur capacité à faire preuve de (auto)dérision. Un tournant potentiellement dangereux pour la vie politique, puisque l’autodérision peut devenir un mécanisme de défense utile, permettant de désamorcer des critiques extérieures et donc d’étrangler la vie politique dans sa dimension essentiellement polémique.

Rire et participation politique : de la candidature-canular à l’apparition d’un électorat antisystème

Outre ce changement formel dans l’expression orale des hommes et femmes politiques contemporains, de quelles transformations l’humoriste converti à la politique peut-il être le vecteur ? L’exemple de Coluche fournit quelques éléments de réponse : placé initialement dans la position d’observateur caricaturiste, il mime par ses conversations de bistrot toutes les façons possibles d’aborder la vie politique. Sa candidature à l’élection présidentielle de 1981, qu’il croit d’abord être un canular avant de prendre conscience de l’ampleur du soutien qui lui est apporté, vogue sur une période de rejet du politique. En 1980, Coluche se présente donc comme un candidat-clown désireux de souligner le manque de crédibilité du jeu démocratique : « En matière de comique, déclarera-t-il, c’est pas moi qui ai commencé ». Sans programme ni volonté politique, Coluche parvient pourtant à capter l’électorat flottant des minorités silencieuses, mais se retire de la course en avril 1981. Dans l’intervalle, cependant, il aura contribué à l’émergence, non seulement du vote de crise, mais aussi de la figure du candidat antisystème.

Parangon plus contemporain de la frange antisystème et populiste en Europe, l’humoriste Beppe Grillo fonde le Mouvement Cinq Étoiles en 2009, dans le sillage du Mouvement des Amis de Beppe Grillo lancé sur son blog quatre ans plus tôt. En 2013, année des élections générales italiennes, il se définit encore comme un comédien plutôt que comme un homme politique. Ce candidat antisystème, qui ressort l’antienne de la corruption des élites et une technocratie à l’administration paradoxalement non rationalisée, remet pourtant au cœur du débat une question fondamentale : tout citoyen, quelle que soit sa profession, devrait pouvoir participer activement à la vie de la cité.

La vérité derrière l’humour : néophytes assumés et dérives populistes

Pour reprendre les termes de M. Duret-Pujol, ce passage d’une scène publique à l’autre devient possible dès lors que « l’humoriste transforme son message et son capital artistique, le faisant passer en capital politique. Dès lors, ses traits d’humour et ses références à la politique deviennent porteurs d’un message de vérité. » Ce prisme de l’humour quasi-messianique nous ramène, d’une part, à l’aptitude de l’artiste à faire preuve de lucidité. D’autre part, il permet une nouvelle définition de l’humour, dont Stéphane Guillon donne la clé dans une interview à France Info en 2016 : « n’est drôle que ce qui est exact ». Autrement dit, l’humoriste est non seulement capable d’accéder à une forme de vérité supérieure par le biais de l’humour, mais aussi, plus simplement, de dépeindre la réalité grâce à ce même outil.

Le cas de Volodymyr Zelensky est, à ce titre, très intéressant. Ce comédien et humoriste, en passe de devenir le nouveau Président de l’Ukraine, s’inspire à l’inverse de son dernier rôle à succès et en transpose bon nombre d’éléments dans le paysage politique. Dans la série Serviteur du peuple, en effet, il campe un professeur d’école propulsé à la présidence de son pays après qu’une vidéo devenue virale et filmée à son insu l’a montré dénonçant la corruption des élites politiques. 

Hors fiction, Zelensky a décidé de nommer son parti d’après le nom de la série, dont il a aussi fait son slogan de campagne : « Président serviteur du peuple. Bientôt ». Zelensky a fait de l’honnêteté et de l’intégrité ses blasons ainsi que ses meilleures armes pour se défendre d’un manque criant de formation politique… Voire de programme, comme le soulignent certains politologues. Wojciech Kononczuk a en effet récemment pointé du doigt le manque de clarté des idées directrices du candidat à la présidence, dans une interview donnée à France Info : « On essaie de reconstituer ce que Zelensky pense sur certains sujets à partir de ses rares interviews, mais ce n’est pas évident. »

Par ailleurs, le portrait parfait du candidat candide par intégrité s’est trouvé légèrement entaché lorsque des journalistes d’investigation ont découvert, en janvier dernier, que Zelensky avait investi des fortunes dans des sociétés de production gérées par le biais de compagnies offshore basées à Chypre. Réflexe malheureusement répandu aujourd’hui, Zelensky a commencé par insulter les journalistes avant de confirmer la véracité de l’information et de finir par promettre de vendre ses parts.

L’injonction à rire : un danger pour la santé démocratique ?

Comme dit, l’injonction à rire fait désormais partie intégrante des contraintes imposées aux politiques lorsqu’ils s’expriment en public. Mais l’humour a également la capacité de désacraliser la vie politique plutôt que d’en constituer un garde-fou. Pis encore, l’humour récupéré par les hommes et femmes politiques semble pouvoir pallier ce que le philosophe François l’Yvonnet qualifie sans nuance de « vide : vide d’engagement, de réflexion, vide de pensée ». Selon lui, les punchlines des humoristes et des politiques s’appuient sur une forme particulière du rire, à savoir le sarcasme, dont le propre est non pas de remettre en cause un ordre, mais de l’entériner. 

Ainsi la position extérieure de l’humoriste peut-elle facilement être appropriée et comme aspirée par la sphère politique pour faire du subversif une norme, donc un allié. Du rire critique au sarcasme stérile, la limite se fait de plus en plus ténue et la vie démocratique pourrait largement pâtir de cette confusion pratique entre rire-dénonciation et rire-diversion. 

Juliette Raulet