[75 ANS DU DÉBARQUEMENT] Portrait d’un héros : Raymond Petit

Le 6 juin fait partie de ces dates que les Français ne peuvent oublier. Si aujourd’hui nous sommes libres, c’est avant tout parce que des hommes et des femmes ont accepté de donner leur vie pour la nôtre. Parmi ces hommes, il y a Raymond Petit. A l’occasion des 75 ans du débarquement en Normandie, Voix d’Europe vous fait découvrir son destin extraordinaire. Portrait d’un héros français. 

L’histoire de Raymond Petit commence le 16 novembre 1915, à Théléville, un petit village de la campagne d’Eure-et-Loir. Les premières années de sa vie furent marquées par la victoire remportée sur les Allemands en 1918, arrosée de patriotisme à l’école. Sur ce point, l’enfance de Raymond Petit n’est pas différente de celle de milliers d’autres petits Français. La vie s’écoule paisiblement pendant ses années d’entre-deux guerre. Jusqu’au jour où la menace s’approche de nouveau de l’Hexagone. Nous sommes en 1936. 

Du service militaire à l’engagement pour la France Libre. 

Appelé pour accomplir son service militaire le 20 octobre 1936, comme presque tous les jeunes gens de l’époque, Raymond Petit est incorporé au 80è régiment d’infanterie alpine à Metz, pour deux ans. Si l’entrainement y est dur, l’apprenti soldat supporte ces rudes épreuves. D’une nature robuste, résistant, il est habitué aux gros travaux d’agriculteur. 

Lorsqu’arrive 1938, la tension se fait sentir entre la France et l’Allemagne nazie. Hitler annexe l’Autriche, envahit la Tchécoslovaquie, puis la Pologne. La guerre est déclarée.  Raymond Petit est rappelé à Metz. 

Affecté au 45è régiment d’infanterie, basé dans la Somme, il obtiendra, fin avril 1940, une permission. La dernière avant la fin des hostilités. A cette occasion, sa mère lui dira :  « Raymond, tu feras la guerre que je n’ai pas pu faire ». Elle ne le reverra pas avant cinq longues années. 

De retour dans les rangs de l’armée, Raymond prend la direction de la Belgique, où Hitler a lancé les hostilités. Le 10 mai 1940, il connaît son baptême du feu : une rafale de fusil-mitrailleur ennemi l’accueille sur le bord d’une route. 

Les civils hollandais et belges fuient dans le désordre le plus total. La panique se généralise, on voit des complots et des tentatives d’empoisonnement partout. Et pourtant, il faut avancer, sous le vol incessant des bombardiers ennemis, en battant toujours en retraite. 

Son destin bascule une première fois le 23 mai 1940, à Bouchain, dans le Nord. Lors d’une mission de reconnaissance, il est gravement blessé au bras droit. Epuisé, désorienté, très fatigué, il traverse le Channel sur le Queen Alexandra, un bateau hôpital anglais, et débarque sur les côtes britanniques. Il sera soigné à Manchester, à l’hôpital Davyhulme. Depuis son lit d’hôpital, il apprend, entouré de ses compagnons d’infortune, la débâcle en France, la fuite du gouvernement. 

Le 18 juin, il entend l’appel du Général de Gaulle, puis les jours suivants, la signature de l’armistice par le Maréchal Pétain. « La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre ! […] Voilà pourquoi je convie tous les Français, où qu’ils se trouvent à s’unir à moi dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance. Notre patrie est en péril de mort ! Luttons tous pour la sauver ! » exhorte la voix du Général. 

Vient alors l’heure du choix. On propose aux blessés présents à Manchester trois options : 

  • rentrer en France en zone libre
  • rester en Angleterre comme travailleur étranger
  • prendre un engagement au Forces Françaises Libres (FFL) que le Général de Gaulle s’efforce de créer, pour la durée de la guerre. 

Faisant preuve d’un patriotisme ardent, n’écoutant que son courage, Raymond choisit de rejoindre cette étrange armée, avec le risque d’être déchu de ses droits français, considéré déserteur et par conséquent, condamné à mort.  La défense de la patrie avant sa propre vie. Sur 150, seulement 9 soldats rejoignirent de Gaulle ce jour-là. 

Défendre la France en dehors de la France

A peine remis de ses blessures, sans prendre de convalescence, Raymond Petit est affecté à la garde du QG du Chef de la France Libre. Ainsi, il côtoie tous les jours le Général de Gaulle. Un matin, il reçoit la visite de Madame Lesimple, secrétaire du Professeur Cassin, un juriste français. 

Cette personne, née à Feucherolle, un petit bourg situé à quelques kilomètres de chez lui, fera passer un message radio destiné à ses parents : « Raymond embrasse ses deux filleules, Andrée et Josiane ». Ce message sera entendu par sa famille. Ce sera d’ailleurs la dernière preuve de vie avant longtemps. 

En 1941, il quitte l’Angleterre pour l’Afrique, faisant halte à Freetown puis à Durban. Ce convoi traverse le Mozambique, la mer Rouge et le Canal de Suez pour gagner Ismaïlia, en Egypte. 

Appelé en Syrie, affecté à la Première Division de Français Libres (1ère DFL) il est engagé dans des combats fratricides. Profitant d’un peu de calme, il visitera la mosquée des Omeyyades, les magnifiques jardins de Damas, les souks regorgeant de trésors exotiques. Le combat se poursuit en Libye, avec une traversée du désert qui ne ressemble en rien à celle organisée de nos jours par les tour operator. Pendant 8 mois, Raymond et ses compagnons se contenteront de boeuf bouilli en conserve et de 2 litres d’eau pour boisson et toilettes. Par 76°C, c’est peu. 

A cette vie difficile et accablante, il faut ajouter le « cafard » qui envahit les hommes de temps à autre. Les nouvelles de France, de leurs familles sont rares; juste un télégramme, transmis de temps à autre par la Croix-Rouge. 

Raymond traversera la Libye pendant l’année 1942, scrutant sans cesse le ciel. Il participera aux batailles de Bir-Hakeim, d’El-Alamein et d’Eliopolis. De ce périple long et fastidieux, il se souviendra de brefs moments de répit, pendant lesquels il visitera le Sphinx, et la pyramide de Khéops. Une parenthèse de beauté dans cet enfer. 

Le 8 novembre, une bonne nouvelle venue d’URSS remonte le moral des troupes : les Russes résistent aux Allemands à Stalingrad ! Une lueur d’espoir dans ce cauchemar sans fin. 

La campagne d’Italie : l’enfer sur terre 

Le 10 mai 1943, la guerre a commencé depuis trois ans déjà pour Raymond, et son destin est de nouveau sur le point de basculer. Après une troisième demande pour retourner dans une unité combattante, il est affecté au 1er bataillon d’infanterie de marine et du Pacifique (le BIMP). Il rend alors sa carte de la Croix-Rouge. 

Placé sous les ordres du Général Juin, Raymond quitte l’Afrique du Nord pour l’Italie. Sur le chemin vers Rome, les Allemands ont décidé de résister à Monte Cassino. La bataille est terrible, les Américains restant sur place tandis que Juin, grâce à une habile manoeuvre et des soldats d’élite, parvient à prendre l’ennemi à revers. «  Nous avancions très lentement avec l’impression de rentrer dans un bouquet de feu d’artifice. Quand nous quittions nos abris pour aller à l’attaque, nous faisions tous le signe de croix », confessera Raymond Petit. 

Sur les pentes du Girofano, un éclat d’obus causa une sévère blessure au jeune homme. Une plaie de 11cm et l’os de la tempe rayé. 

Et puis un jour du mois d’août 1944, voici la 1ère DFL prête à embarquer de nouveau. Le cap est mis sur la Provence : le débarquement commence. A l’émotion de débarquer sur les plages françaises, l’appréhension et les doutes s’ajoutent. Comment la France accueillerait-elle ces « déserteurs », qui ne l’ont quittée que pour mieux pouvoir la libérer ? 

Dans cette Provence qui se libère peu à peu du joug des envahisseurs grâce à l’intervention américaine, les FFL retrouvent les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) et les FTP (Francs-Tireurs et Partisans) et joignent leurs forces. La réunion de toutes ces forces libératrices, intérieures ou extérieures, gaullistes ou communistes, se fait finalement dans de bonnes conditions, apaisant les craintes. 

Le 21 août, Raymond reçoit deux blessures coup sur coup. La première balle lui griffe l’épaule droite, la deuxième pénètre son épaule gauche. « Trois blessures en trois mois : j’ai de la chance de m’en sortir vivant ! ». 

Pendant ces dures années, Raymond et sa famille n’eurent pas beaucoup de nouvelles les uns des autres, à peine quelques télégrammes de la Croix-Rouge. Il ne reverra jamais son frère, Gaston, mort d’une leucémie. De Provence, il remontera à Paris, puis de là, sera enrôlé pour la campagne d’Alsace. La guerre n’est toujours pas finie. Des paysages dantesques d’Afrique, aux plaines alsaciennes, la peur est la même, mais les écarts de température sont brutaux. Rien ne lui est épargné.  

La fin de la guerre 

L’Alsace est libérée en janvier 1945. Profitant d’une permission de 14 jours, Raymond retourne à Théléville. Il y retrouve sa famille et ses amis, ainsi qu’une petite amie, rencontrée en 1938, au temps de l’insouciance. Juliette Huberson deviendra sa femme en septembre de la même année. 

Raymond participera une dernière fois à la campagne des Alpes, qui emportera nombre de ses camarades. Le 3 mai, il apprend le décès de sa mère. Il est aussitôt rapatrié. Pour lui la guerre est finie. Enfin. 

Extrait de coupure de L’Echo Républicain, juillet 1968

Raymond et Juliette passeront le reste de leur vie au rythme des saisons, des semis et des moissons dans leur ferme, installée à Bouglainval, village voisin de Théléville. Ils auront un fils, Jean-Claude, né en 1947. Tous deux vivront très heureux, avant que la maladie n’emporte avec elle le héros, fin décembre 1996. Lors de ses obsèques, pas moins de 1000 personnes, présentes ou représentées, lui rendront hommage. 

De ces années difficiles, de ces 24 pays traversés, il gardera néanmoins le souvenir d’une réelle fraternité et d’une profonde amitié qui unissait les Français Libres. Il recevra plusieurs distinctions pour honorer son parcours fantastique : la Médaille militaire, la Croix de guerre avec deux étoiles bronze et vermeil, la Médaille de la Résistance avec rosette, la Croix du Combattant volontaire et la Médaille de la France Libre. En 1968, il sera fait Chevalier de la Légion d’honneur. 

Tout être humain meurt deux fois. Gageons cependant que jamais personne n’oubliera qui était Raymond Petit, et ce qu’il a fait pour redonner gloire et honneur à la France. 

Chloé LOURENÇO