Fémin’histoire #35 : Katherine Johnson

Mathématiques. NASA. Centenaire. Trois mots pour présenter rapidement Katherine Johnson, physicienne, mathématicienne et ingénieur spatiale de la NASA. Et pourtant, cette femme au destin incroyable qui n’était pas tout tracé, a dû surmonter de nombreux obstacles avant d’obtenir une forme de reconnaissance… à l’âge honorable de 99 ans ! Son travail a permis de grandes avancées à la NASA, notamment de poser le pied sur la Lune, il y a bientôt 50 ans. Retour sur une vie extraordinaire.

Une jeunesse bercée par la mathématiques

« J’ai juste fait mon travail. La NASA avait un problème, et j’avais la solution« . C’est avec cette phrase emplie d’humilité que Katherine Johnson a résumé au Washington Post sa carrière, il y a 2 ans. Cette vieille dame, qui a fêté ses 100 ans le 26 août 2018, a un CV impressionnant et qui ferait pâlir de nombreux ingénieurs spatiaux masculins ! Et pourtant, dans une Amérique percluse de ségrégation raciale, où les Noirs n’avaient pas leur place parmi les Blancs, Katherine Johnson a réussi à s’imposer.

Katherine naît en 1918 en Virginie, d’un père bûcheron et fermier et d’une mère anciennement enseignante. Elle est la cadette d’une fratrie de quatre enfants. Très tôt, la petite fille montre une appétence pour les mathématiques hors du commun. Mais le comté dans lequel sa famille est installée ne possède pas d’établissement scolaire public ouvert aux jeunes Afro-Américains. Ses parents, qui l’encouragent à étudier, l’envoient, elle et ses frères et soeurs, au lycée communal d’Institute. Elle n’a que 10 ans lorsqu’elle intègre cet établissement. Quatre ans plus tard, elle en sort diplômée.

Katherine Johnson en 1971

Un an plus tard, elle s’inscrit à l’Université de Virginie-Occidentale en mathématiques. Elle décroche son diplôme de français et de mathématiques à l’âge de 18 ans seulement, en 1937, avec les félicitations du jury. Ces chiffres pourraient donner le tournis, mais pour cette amoureuse de calcul ! Au contraire : cela la propulse même sur le devant d’une scène où les femmes, noires de surcroît, n’avaient pas leur place.

Elle devient alors enseignante, ce qui était à l’époque le seul métier auquel une femme noire pouvait prétendre. C’est à ce moment-là qu’elle rencontre son mari, James Goble, avec qui elle aura trois filles : Constance, Joylette et Katherine. Mais un premier coup du destin vient la frapper en 1956, lorsque son mari décède d’un cancer du cerveau. Katherine doit alors surmonter son deuil et son statut de mère célibataire. Elle apprend alors que la National Advisory Committee for Aeronotics (NACA) avait recruté des femmes pendant la guerre, quand les hommes partis au front ont manqué. Katherine Johnson va donc sonner à la porte de l’ancêtre de la NASA.

Une Figure de l’ombre

À cause des lois ségrégationnistes dites lois Jim Crow, différenciant dans l’espace public les citoyens américains selon leur couleur de peau, Katherine Johnson et ses collègues travaillent à l’écart dans un bâtiment qui leur est réservé. Mais cela ne l’atteint pas : «Je n’ai pas eu le temps pour cela», a expliqué Katherine Johnson dans une interview conservée dans les archives de la NASA en 2008. «Mon père nous a toujours dit : « Vous êtes aussi douées que n’importe qui dans cette ville, mais vous n’êtes pas mieux. » Ce qui explique que je n’ai pas de sentiment d’infériorité. Et que je n’en ai jamais eu

Elle commence donc par calculer les données des boîtes noires d’avion. Mais en pleine guerre froide, la NASA a besoin de personnes connaissant parfaitement la géométrie analytique pour devancer les Soviétiques et remporter la Course aux étoiles en alunissant. L’une des seule à maîtriser cette discipline n’est autre que Katherine Johnson. Les capacités de cet « ordinateur en jupe », comme elle se surnommait, sont immenses et lui permettent de s’affirmer au sein de la NASA, un milieu pourtant favorable aux hommes, et aux Blancs.

En 1959, elle réussit son premier exploit : elle calcule le premier lancement suborbital d’Alan Shepard. Puis en 1962, John Glenn, premier astronaute américain à faire le tour de la Terre, demande avant son premier vol orbital qu’elle vérifie elle-même une dernière fois les calculs de sa trajectoire. Par la suite, son don pour les mathématiques l’ont conduite à déterminer la trajectoire du vol Apollo 11 vers la Lune en juillet 1969, dont la descente de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur le sol lunaire. Sa renommée n’est plus à faire. Une femme noire a permis aux Etats-Unis de coiffer les Soviétiques au poteau. Drôle d’ironie pour un pays pratiquant la ségrégation raciale à tours de bras !

Une vie adaptée au cinéma

Katherine Johnson devrait cependant attendre un âge vraiment avancé pour voir son mérite reconnu. En novembre 2015, elle reçoit des mains de Barack Obama la médaille présidentielle de la Liberté – la plus haute distinction civile américaine.

En 2017, sa vie, ainsi que celle de deux autres ingénieures de la NASA, Mary Jackson et Dorothy Vaughan, est portée à l’écran. A l’âge de 89 ans, Katherine Johnson monte, en compagnie de Taraji P. Henson, sur la scène des Oscars, récompensant ainsi le film de Theodore Melfi, Hidden Figures. Une consécration pour elle, un honneur pour les trois actrices, un pied de nez formidable pour tous ceux qui lui ont mis des bâtons dans les roues simplement parce qu’elle était noire.

Katherine Johnson a pris sa retraite de la NASA en 1986. Elle se remariera en 1959 avec James Johnson, un ancien combattant de la guerre de Corée. Elle vit depuis en Virginie, et a fêté dignement son centième anniversaire en 2018. Nul doute que le 21 juillet prochain, elle sera heureuse de voir les célébrations du 50è anniversaire de la mission Apollo 11, qui emmena sur la Lune Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michaël Collins.

Chloé LOURENÇO