En Europe, l’Eglise catholique face aux scandales d’abus sexuels

L’année 2018 a sans aucun doute été un moment de libération de la parole. En effet, elle a marqué le retour sur la place publique d’un sujet controversé : celui des abus sexuels dans l’Eglise catholique. 2019 a quant à elle été rythmée, en Europe, par les jugements de membres du clergé et des annonces du Vatican. Mais le changement au sein de l’Eglise est-il concrètement amorcé ?

En France, l’année s’est ouverte sur le banc du tribunal correctionnel de Lyon où le cardinal Barbarin était jugé pour « non dénonciation d’abus sexuel sur mineur » dans le cadre des abus sexuels perpétrés par le père Preynat. Le prêtre aurait abusé près de 70enfants du groupe scout de Sainte-Foy-lès-Lyon entre 1972 et 1991. Cette affaire a éclaté à Lyon en 2016 et demeure le scandale du genre le plus retentissant en France. Dans une lettre dénonçant les « dysfonctionnements » du tribunal canonique, une douzaine de victimes du père Preynat se sont adressées au Vatican le 3 octobre dernier. Le courrier, envoyé à l’initiative de l’association la Parole Libérée, reproche aux membres ecclésiastiques la culture du silence qui entoure encore ces révélations. Mais plus que tout, c’est la posture du tribunal au regard de leurs demandes de réparations financières auprès du diocèse de Lyon qui est mise en cause par les victimes. En effet, le diocèse défend qu’il relève seulement de sa compétence de juger une personne juridique et non un diocèse. Or, le père Preynat étant insolvable, les victimes attendent précisément par le biais de ces indemnisations le peccavi du diocèse de Lyon.

L’assemblée plénière de la Conférence des évêques de France, réunie à partir du 5 novembre, doit entre autres aborder le projet d’indemnisations financières des victimes d’abus sexuels, à l’égard duquel les 120 évêques seront soumis à un vote. Les résultats sont très attendus parmi les victimes et les fidèles. Mais d’autres initiatives ont porté l’espoir d’un changement en France. C’est d’abord celle du diocèse de Paris, en annonçant la signature d’un protocole historique avec le procureur de la République. Ce texte devrait contrer l’ambiguïté de l’article 434-3 du Code pénal d’après lequel les évêques doivent signaler les infractions sexuelles au parquet. Ce nouvel accord, expérimenté pour un an, donne au parquet la responsabilité de mener les investigations ordinairement dirigées en interne et permet à toute dénonciation d’abus sexuel d’être transmise au parquet si elle est « vraisemblable » même en l’absence de plainte de la victime. La deuxième initiative significative est le rapport rendu le 29 mai par la mission d’information du Sénat sur les infractions sexuelles sur mineurs qui fait acte d’une prise de conscience de la hiérarchie ecclésiastique et des fidèles tout en soulignant le caractère systémique des abus sexuels.

Le difficile recensement des abus

Effectivement, le phénomène est systémique au vu du nombre de révélations des membres de l’Eglise catholique en Europe ces dix dernières années, mais peut-on mesurer l’ampleur du problème ?

Il est difficile de dénombrer les abus commis en Europe, car aucune forme de recensement n’existe dans les diocèses. En Allemagne, la conférence épiscopale a publié en 2018 un rapport non-exhaustif comptant 3577 victimes de viols et d’agressions sexuelles au sein de l’Eglise catholique allemande entre 1946 et 2014. Les agresseurs seraient dans environ un tiers des cas des membres du clergé. Dans ce pays où les catholiques représentent plus d’un quart de la population (source à mettre en note), le  scandale le plus connu reste celui du chœur catholique de Ratisbonne où 547 enfants auraient été victime d’abus sexuels de 1945 et 1992.

Mais plus que tout, ce sont les jugements des ecclésiastiques accusés qui sont attendus partout en Europe. En Espagne, celui du prêtre du séminaire de Ciudad Real aura lieu en décembre. Il aurait sexuellement abusé mineurs entre 2013 et 2015. Alerté par l’évêque, le parquet avait fait suite à l’investigation interne. Le prêtre, expulsé de l’Eglise en 2016, a été officiellement démis de ses fonctions religieuses par le Pape François en mai 2019. Plusieurs autres cas ont été révélés en Espagne, notamment celui de l’école jésuite Sant Ignasi de Sarrià à Barcelone et des écoles Maristes de Barcelone. Néanmoins, aucune condamnation n’a été formulée, dans la mesure où les plaintes enregistrées tombent toutes dans le cas de la prescription.

Contourner la prescription

Pourtant, en Pologne, la cour d’appel de Gdansk a réussi à contourner ce critère juridique. Elle a estimé, dans un jugement inédit le 8 octobre dernier, que les abus sexuels commis par un prêtre sur un mineur relevaient de la torture. Les faits remontant aux années 80, ils sont prescrits, mais grâce à cette décision juridique, la victime aujourd’hui âgée de 50 ans pourra être indemnisée. Notons qu’en France, la prescription pénale n’empêche pas l’obtention d’indemnisation civile.

D’après la conférence épiscopale polonaise, depuis les années 90, on recense 382 auteurs d’agressions sexuelles et 625 victimes. Le cas de la Pologne est particulièrement intéressant, car d’après une étude de  l’institut de statistiques de l’Eglise catholique polonais (ISKK) en 2017, 92% des Polonais étaient catholiques dont 40% pratiquants. Le sujet des abus sexuels s’est imposé dans le débat public avec la sortie du documentaire « Ne le dites à personne » (Tylko nie mow) de Tomasz Sekielski en mai 2019. Il aurait été visionné par plus de 25 millions de polonais et a fait émergé un grand débat dans les médias autour de cette question. La place des artistes et journalistes autour de cette question épineuse est aujourd’hui indéniable. En France, le film Grâce à Dieu de François Ozon, relatant l’affaire Preynat, a marqué l’année avec près d’un million d’entrées, bien que quelques jours avant sa sortie, l’avocat du père Preynat tentait d’en empêcher la diffusion auprès de la justice. En Espagne, les documentaires Shootball (2017) et Examen de conscience (2019) ont également contribué à ramener ces questionnements parmi les fidèles.  

Mais face à tant de mobilisation autour des révélations et des jugements, où en sont les engagements concrets du Vatican ?

L’année ecclésiastique a démarré autour du sommet historique sur la pédophilie et la protection des mineurs, rassemblant les présidents des conférences épiscopales du monde entier, lors duquel le Pape a rappelé son souhait de résultats concrets. Et les résultats ne se sont pas fait attendre. Le 9 mai 2019, le Vatican publiait un texte fixant une nouvelle législation à la portée universelle. Entrée en vigueur le 1er juin, elle décrète l’obligation légale pour les prêtres de dénoncer les abus et la mise en place dans chaque diocèse d’une entité recensant tous les faits d’agressions sexuelles. Cette législation est inédite, notamment car elle comble le vide juridique planant sur les plaintes contre un supérieur religieux. A présent, il faudra directement saisir le Saint-Siège et rendre un rapport d’investigation après avoir conclu une enquête sous 90 jours.

En mai dernier, le pape François émettait une lettre apostolique d’après laquelle le personnel ecclésiastique serait désormais obligé à signaler tout abus, agression ou harcèlement, et même couverture de tels événements. Pourtant, malgré ces prises de position et ces décrets, aucune sanction n’est prévue pour les deux nouvelles législations. Ainsi, si aucune dénonciation juridique n’est prévue, comment s’assurer de l’application systématique de ces mesures dans les institutions catholiques ? Les fidèles européens restent dans l’incertitude quant à l’efficacité de ces mesures.

Par Gwendoline de Boé, rédactrice chez notre partenaire Courrier d’Europe.