Le coronavirus aura-t-il raison du Green Deal ?

OPINION. C’est la question centrale de cette pandémie, mais qui passe pourtant quasiment inaperçue : les conséquences économiques et sociales du COVID-19 en Europe porteront-elles le coup de grâce au Green Deal, la politique climatique de la Commission von der Leyen ? Si l’exécutif européen assure qu’une reprise « verte » est la priorité, d’aucuns craignent une occasion historique manquée.

Pour rappel, le Green Deal européen (connu en bon français sous l’expression « Pacte Vert pour l’Europe ») est censé être la pierre angulaire de l’action législative de la Commission dirigée par Ursula von der Leyen. Présenté le 11 décembre dernier, l’exécutif européen n’a pas manqué d’utiliser des termes un brin lyriques en qualifiant cette stratégie de « Europe’s man on the moon moment » (« l’équivalent du premier pas de l’Homme sur la lune pour l’Europe »).

L’objectif principal de ce Green Deal est de faire en sorte que l’Europe devienne le premier continent « neutre climatiquement » (c’est-à-dire que les émissions de gaz à effet de serre (GES) soient égal à la capacité naturelle ou technologique d’en absorber). En ce sens, la « loi climatique européenne » a été présentée le 4 mars dernier.

Pour atteindre cet objectif, des initiatives législatives dans des domaines aussi divers que le financement de la transition énergétique, la politique agricole, la taxe carbone aux frontières du marché unique, l’économie circulaire ou encore l’engagement citoyen dans la transition écologique, sont proposées. Le Green Deal se doit donc d’être une politique transsectorielle pour adapter l’ensemble de l’économie européenne au défi climatique.

La pandémie de coronavirus est venue chambouler tout un calendrier qui devait se dérouler cette année et en 2021.

Décalage en série pour le Green Deal

Dès l’annonce du « Pacte climatique européen » (à ne pas confondre avec la Green Deal en lui-même), début mars, la Commission européenne avait pressenti le danger représenté par le coronavirus pour ses plans initiaux. Ainsi, Frans Timmermans avait annulé un débat citoyen en présentiel et l’avait remplacé par un live Facebook. Pourtant, l’annonce des initiatives législatives se faisait comme d’habitude, à l’image de la présentation de la stratégie sur l’économie circulaire par la commissaire Sinkevicius le 11 mars.

Durant les jours suivants cependant, les institutions européennes ont pris la pleine mesure de la gravité de la pandémie et de ses conséquences socio-économiques. Si la réponse générale de l’UE a été initialement laborieuse, les critiques sur la poursuite du Green Deal ne se sont pas fait attendre, en particulier venant de ceux qui en étaient hostiles dès le début : la Pologne et la République tchèque ont ainsi proposé, dès mi-mars, de mettre le Green Deal en suspens pour se concentrer sur la riposte face au coronavirus. 

Le 16 avril, le site d’information Euractiv.com a publié un document listant l’ensemble des initiatives qui ont été reportées dû au coronavirus. Parmi elles figuraient notamment la stratégie d’adaptation au changement climatique et celle sur le carburant durable pour les avions. En revanche, l’étude d’impact pour rehausser les ambitions concernant la baisse des GES d’ici 2030 est maintenue.

Pourtant, le collège des Commissaires européens continue de faire pression en faveur d’une reprise verte et numérique. Frans Timmermans a rappelé à plusieurs reprises que la Commission n’allait pas abandonner le Green Deal, en particulier après l’annonce du report de la COP26 qui devait se tenir en novembre prochain à Glasgow. Mi-avril, le Parlement européen a également publié une tribune européenne en faveur d’une « alliance pour la relance verte ». Pas plus tard que le 28 avril, le commissaire européen à l’économie, Paolo Gentiloni, a également rappelé tout le danger que représenterait un report du Green Deal et en particulier son volet sur la neutralité climatique.

Liens climatiques et épidémiologiques

Les différents commissaires, ainsi que de nombreux acteurs de la société civile, ont raison de nous mettre en garde contre un possible abandon du Green deal, ou du moins la baisse de ces ambitions initiales. Ce serait à la fois aberrant et dangereux.

Les thuriféraires du « Business as usual », prompts à encourager une reprise économique sans aucune considération climatique, sous prétexte qu’il ne faut surtout pas « appauvrir » les gens à court terme, seraient donc d’avis à abandonner toute ambition climatique pour se focaliser sur la lutte contre la récession, voire une possible dépression.

Si la récession s’annonce effectivement rude, surtout en Europe, la transition énergétique et écologique a tout à fait sa place dans le plan de relance européen. Le Conseil européen du 23 avril dernier n’a pas précisé la nécessite d’une réponse « écologique » face à la crise, et c’est pourquoi la Commission devra souligner ce point lorsqu’elle présentera sa proposition de plan de relance d’ici le 6 mai.

En outre, il existe un lien entre risques épidémiologique et climatique. Si ce lien n’est pas clairement établi s’agissant du COVID-19, des études pointent la possibilité que le virus se déplace dans l’air grâce à des particules fines de pollution. La pollution de l’air causant un nombre de morts infiniment supérieur à la pandémie, cette piqûre de rappel est bienvenue pour s’employer à lutter simultanément contre ces deux fléaux. En outre, de plus en plus de chercheurs dénoncent la déforestation et la destruction d’habitats naturels, ce qui favoriserait la « cohabitation » entre les populations humaines et les animaux sauvages porteurs de certains virus.

Les conséquences à long terme du dérèglement climatique risquent de favoriser la circulation de pandémie, notamment « grâce » à la fonte du pergélisol, ce sol gelé en permanence dans les zones boréales du globe, représentant actuellement 25% des terres émergées de la planète. En fondant, ces sols peuvent libérer des bactéries et des virus disparus depuis des dizaine de milliers d’années, et face auxquelles les organismes humains ne sont plus du tout immunisés.

Théo BOUCART