[CARNET DE VOYAGE] Dijon

Son nom évoque immédiatement la moutarde. Elle n’aura pourtant pas abrité que les maîtres moutardiers, puisqu’elle aura été le berceau des puissants Ducs de Bourgogne, dont les traces sont encore très visibles dans la ville. Enfin, elle est également le lieu de création d’un célèbre apéritif à bas de vin blanc et de liqueur de cassis. Ah vraiment, « moult me tarde » de découvrir Dijon !

Une histoire chargée

Dijon naît à l’Antiquité, et porte alors le nom de Divio. Proche d’Alésia -dont certains Gaulois auront oublié l’existence- la ville était traversée par une voie romaine allant d’autan vers l’Alsace. On peut d’ailleurs voir encore aujourd’hui des traces de cette voie romaine, en plein milieu du parc de la Colombière. A cette époque lointaine, Dijon n’est encore qu’un petit castrum, composé d’une tour fortifiée et d’une enceinte close.

Dijon connaît une période brillante sous les quatre ducs Valois de Bourgogne, de 1363 à 1477. Elle est la capitale du duché de Bourgogne, ensemble d’États qui s’étendent jusqu’aux Pays-Bas. Centré sur ce duché, l’État bourguignon s’étend alors, pendant plus d’un siècle (1363-1477), par héritages et mariages jusqu’en Picardie, Champagne, Pays-Bas bourguignons, Belgique, Germanie, duché de Luxembourg, Alsace, comté de Flandre et Suisse.

Philippe le Hardi (qui a laissé à la ville une magnifique Tour en plein centre-ville que l’on peut visiter). Il est le premier de la dynastie et prend possession de Dijon en 1363 sur ordre du Roi.  Jean sans Peur (1404-1419) lui succède. Le duc Philippe III le Bon (1419-1467) reconstruit l’hôtel ducal et institue en 1432 la chapelle de son palais comme siège de l’ordre de la Toison d’or. Le duc Charles le Téméraire (1467-1477), qui ne vit pas à Dijon, échoue dans sa lutte contre le roi de France et meurt à la bataille de Nancy contre le duc de Lorraine René II, allié à Louis XI. Le puissant État bourguignon s’effondre alors, permettant à Louis XI d’annexer le duché le 19 janvier 1477. Les ducs feront de leur capitale bourguignonne un Etat dans l’Etat, ce qui ne plaît absolument pas au Roi de France et fera tout pour que la Bourgogne retombe dans son giron.

Le Palais des Ducs et la Tour Philippe le Bon

Louis XI n’aura pas grand chose à faire. En dépit de quelques révoltes, Dijon se soumettra sans problème à son autorité. Il ordonne alors que le parlement de Bourgogne soit rapatrié de Beaune à Dijon. Ce palais des Ducs est encore visible au coeur de la ville, même s’il a été largement modifié plus tard.

Après plusieurs siècles sans évènements majeurs, Dijon va remonter sur le devant de la scène au XIXè siècle, alors que la France s’industrialise et se développe. On y fait construire un canal, puis un port et le chemin de fer se démocratise grâce au fer extrait au Creusot tout proche. Mais l’avancée majeure sera faite par l’ingénieur Henry Darcy qui dessinera et réalisera un gigantesque système de conduits hydrauliques afin de pourvoir toute la ville en eau potable et en eau courante. En hommage à Darcy, la ville lui offrira un jardin en son centre.

Kir : chanoine ou boisson ?

Les Ducs de Bourgogne ne sont pas les seuls à avoir laisser leurs traces à Dijon. Au XXè siècle, un chanoine que rien ne prédestinait à une renommée nationale (et peut-être même internationale !) va révolutionner Dijon… et le palais de nombreux Français. Le chanoine Kir officie au début de sa carrière ecclésiastique à Plombière-lès-Dijon, ville dans la banlieue dijonnaise. En 1928, l’évêque de Dijon le nomme directeur des œuvres et groupements d’hommes et des œuvres de presse. Il s’installe alors à Dijon. Il est nommé chanoine honoraire en 1931. La Seconde Guerre mondiale va le propulser sur le devant de la scène. Le 16 juin 1940, alors que le maire de Dijon, Robert Jardillier, a quitté la ville, le chanoine Kir est nommé membre de la délégation municipale de Dijon. Il fait évader 5 000 prisonniers de guerre français du camp de Langres. Cet acte lui vaut d’être détenu par les Allemands d’octobre à décembre 1940, puis relâché ; mais il perd alors ses fonctions municipales. Il est à nouveau arrêté, deux jours, en 1943. Son attitude patriote lui attire l’hostilité des collaborateurs. Le 26 janvier 1944, il est victime à son domicile d’un attentat perpétré non pas par la Milice, mais par des membres de la Ligue Française, une organisation collaborationniste. Blessé de plusieurs balles, hospitalisé, il se soustrait aux recherches de la Gestapo en quittant Dijon, où il revient le 11 septembre 1944, jour de la Libération de la ville. Il sera fait chevalier de la Légion d’honneur en 1946 et sera élevé au rang de commandeur pour ses actions de résistance.

Le chanoine Félix Kir a profondément marqué Dijon, non seulement pour ses positions héroïques pendant la guerre, mais surtout pour ses actions politiques. En 1945, il devient maire, et le restera jusqu’à sa mort en 1967. Il fait construire dans la plaine de l’Ouche un nouveau quartier verdoyant et moderne : la Fontaine d’Ouche. Afin de protéger la ville des crues de la petite rivière qui la borde, il fera creuser un lac artificiel qui porte d’ailleurs son nom, et que l’on aperçoit en arrivant au pays du cassis.

Mais il est surtout célèbre pour le cocktail dont il est à l’origine. Elu député, à une époque où le cumul des mandats n’était pas un problème, il se rendait toujours à l’Assemblée nationale avec une bouteille de vin blanc de Meursault et une autre de liqueur de cassis et en servait un verre à chaque député présent. Cette boisson était servie à Dijon depuis plusieurs décennies, mais c’est le chanoine qui l’a popularisée.

C’était un personnage truculent, aux réparties mordantes. Il travailla de son vivant à créer sa propre légende, en s’attribuant des actions exceptionnelles. Il n’hésita pas à prendre le képi pour faire la circulation dans les rues de Dijon. À un député communiste qui l’invectivait sur sa foi, refusant qu’on pût croire en Dieu sans jamais l’avoir vu, il répondit : 

« Et mon cul, tu l’as pas vu, et pourtant il existe ! »

A sa mort, la mairie fut reprise par Robert Poujade, qui assura cette fonction pendant 30 ans avant de laisser la mairie à François Rebsamen en 2001. Dijon faite figure d’exception en France, puisque depuis 1945, elle n’a connu que 3 maires différents.

Une ville tournée vers l’Allemagne

Dijon est ville résolument européenne. De nombreux jumelages ont été initiés par le chanoine Kir, dont celui avec Mayence, ville allemande de Rhénanie-Palatinat. Signé en 1958, ce jumelage est parmi les plus anciens et sans doute le plus actif.

Il serait difficile de parler de Dijon sans parler de la moutarde. Saviez-vous d’ailleurs que ce condiment aussi vieux de le castrum porte le nom d’une expression des Ducs ? « Moult me tarde », ce qui signifie « comme il me tarde ». Aujourd’hui, n’importe qui dans le monde peut produire de la moutarde de Dijon, même si cette dernière a traversé la moitié du monde avant d’arriver dans votre assiette ! La recette, qui n’a pas été protégée, est maintenant copiée à tous vents.

Mais si vous voulez déguster de la « vraie » moutarde, fabriquée uniquement en Bourgogne avec des graines bourguignonnes, achetez plutôt de la moutarde de Bourgogne, affinée au vin blanc, plus ronde et… protégée par un IGP !

Et vous, « moult vous tarde-t-il » de rencontrer la capitale bourguignonne ?

Chloé LOURENÇO