[GRAND FORMAT EUROPEEN] Eurovision : la géopolitique s’invite sur scène

Le concours Eurovision de la chanson est un événement télévisuel toujours très attendu en Europe. Rassemblant 41 pays dans une compétition musicale, il est inscrit dans le règlement de l’Union Européenne de radio-télévision (UER) que le concours est apolitique. Pourtant, depuis ses 65 ans d’existence et outre sa dimension culturelle fédératrice, il a malgré lui souvent été le lieu où s’est reflétée l’actualité politique européenne.

Aux origines du concours

Pour la première fois depuis sa création par le directeur général de la télévision publique suisse Marcel Bezençon en 1956, l’édition 2020 du concours de l’Eurovision a été annulée en raison de la pandémie de Covid-19. Si la finale du concours, moment télévisuel européen toujours très attendu, n’a pas eu lieu, une émission en hommage aux victimes du Coronavirus a été organisée avec l’ensemble des candidats. Pourtant, elle a peiné à enregistrer une audience satisfaisante avec seulement 7,5% de téléspectateurs en France. 

Depuis sa première édition à Lugano en Suisse, le concours a largement évolué et s’est agrandi passant de sept pays fondateurs aux actuels 41 pays compétiteurs. L’Eurovision, communément perçue comme événement exclusivement européen, rassemble en fait un nombre de pays hors-UE, dans la mesure où le concours est ouvert aux membres actifs de l’UER qui se situent en Europe, en Asie et en Afrique. 

L’audience et les règles

Outre la diversité de ses candidats, la compétition musicale a la particularité d’être diffusée dans chacun des pays en direct et en simultané par tous les diffuseurs participants. C’est d’abord pour cette raison que tous les pays souhaitant être candidats ne peuvent pas le devenir. En 2005, le Liban a été contraint de se retirer de l’UER après avoir voulu prendre part au concours. En effet, la Constitution du Liban, qui interdit la promotion de produits venant d’Israël, ne permettait pas au pays de diffuser la chanson israélienne. 

Quoique jugée kitsch, l’Eurovision rassemble chaque année un nombre considérable de téléspectateurs avec plus de 204 millions de téléspectateurs en 2016 et 182 millions pour la dernière édition à Tel Aviv. Si les audiences télévisuels baissent, on pourra noter que la finale est également diffusée sur Youtube et rassemblait pas moins de 40 millions de spectateurs en 2019. Face à la fenêtre d’exposition que la compétition ouvre pour les petits plus petits pays, l’Eurovision est véritablement devenue une manifestation de soft power. Elle se structure autour des identités nationales, mais aussi des moyens artistiques que les pays souhaitent mettre en avant chaque année. A cela, il faut ajouter le principe qui dicte que le pays vainqueur doit organiser l’édition suivante. Gagnant en 2018 avec Netta Barzilai, Israël a obtenu l’occasion de se racheter aux yeux de ses partenaires internationaux alors que le pays était en plein conflit avec le Hamas à Gaza.  

Un des autres principes fondateurs est celui que chaque pays possède une voix, méthode de vote différente de celle qui caractérise l’Union européenne. Néanmoins, il est offert depuis 1999 un statut particulier aux « Big Five », les plus grands contributeurs financiers de l’UER, l’Allemagne, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni et l’Italie depuis 2011, qui leur garantit systématiquement une place en finale. Il s’agit donc moins pour les grands pays européens d’enjeux d’une exposition de leur puissance économique et culturelle à l’internationale que pour les pays tels que le Monténégro ou l’Azerbaïdjan. 

Une des forces de ces plus petits pays reste néanmoins les alliances qu’ils forment avec leurs voisins géographiques ou leurs historiques. Dès les années 1970, une solidarité parmi les pays du Nord de l’Europe était observée. Pourtant, c’est aussi les pays de l’espace post-soviétique et de l’Europe centrale qui s’allient lors de l’attribution des voix. 

Un concours politique dès sa création

L’article 2.6 du règlement de l’UER consacre l’événement comme apolitique. Mais, comment empêcher l’art de revêtir une dimension politique lorsque l’actualité est brûlante ? Depuis 1956, l’Europe a traversé nombre de bouleversements politiques et l’Eurovision en a souvent été le reflet. Les artistes et les dirigeants politiques n’ont jamais manqué de donner une teinte politique à ce rendez-vous artistique, reflet des actualités nationales. 

Dès 1964, une banderole « Boycott Franco and Salazar » sur scène dénonçant les deux régimes autoritaires crée la polémique. De même, en 1968 l’Espagne franquiste écarte la chanteuse catalane renommée Joan Manuel Serrat du concours au profit de Massiel qui chantera « La la la » en castillan et non en catalan. Plus récemment en 2009, c’est le conflit en Ossétie du sud qui s’invite au concours lorsque la Géorgie propose la chanson « I don’t wanna put in » en réponse à l’invasion russe de la région géorgienne. Après sa disqualification et son refus de proposer une nouvelle chanson, le pays sera finalement éliminé. 

La représentativité queer

L’Eurovision est indéniablement un moment fort de la vie culturelle européenne tant elle rassemble sur une même scène 41 artistes et cultures différentes. D’après plusieurs travaux de recherche comme ceux de Brian Singleton du Trinity College de Dublin, une majorité des fans serait queer. En 2007, dans un article sur la sociologie des fans de l’Eurovision pour la revue SQS Journal, le professeur explique que le concours a débuté dans les années 1950 et 1960 comme un événement musical relativement sage, puis le disco des années 1970 a introduit l’excentricité n’ayant jamais fait défaut depuis. C’est notamment cette excentricité, des artistes, de leurs performances et de leurs costumes qui vaut aujourd’hui à l’émission des nombreuses critiques des commentateurs français et une réputation d’événement « ringard ».

Devenue une fenêtre sur le monde pour les téléspectateurs n’ayant alors accès qu’à quelques chaînes nationales, cette soirée télévisuelle marque par la représentation qu’elle offre de la diversité culturelle à bien des niveaux. La victoire de Dana International, une femme trans, en 1998 avec « Diva », de Marija Šerifović, homosexuelle en 2007 ou de la drag queen Conchita Wurst en 2014, ont marqué le concours comme manifestation ouvertement gay-friendly. Pourtant, tous les pays candidats ne soutiennent pas cette représentation LGBT. Parmi d’autres pays traditionnellement plus conservateurs, c’est notamment la Russie qui s’est montrée très critique de la victoire de Conchita Wurst. 

Au-delà de la richesse des performances artistiques, l’Eurovision est devenu au fil des années le reflet des enjeux politiques européens et internationaux. Des politiques de voisinages aux conflits armés, le concours, bien qu’il ne soit pas un projet institutionnel, a souvent reflété la situation politique de ses participants. L’Eurovision, moment fort de la culture européenne, est aujourd’hui un lieu de manifestation de pouvoir et d’identité pour l’ensemble des pays candidats.

Courrier d’Europe