Fémin’histoire #49 : Ursula Hirschmann

Profondément antifasciste et fondatrice du fédéralisme européen, Ursula Hirschmann est une personnalité importante pour la construction de l’Union européenne. Pourtant, personne ne connait véritablement ni son histoire ni son parcours dédié à l’Europe. Portrait de cette juive allemande qui porte l’Europe dans son ADN.

Jeunesse exilée

Ursula Hirschmann voit le jour dans une famille juive de la classe moyenne de Berlin, en 1913. Son enfance n’a rien d’exceptionnelle, et ressemble sans doute à l’enfance de tous les petits Allemands d’avant-guerre. Sa vie bascule à partir de 1932, alors que le nazisme et le fascisme monte de plus en plus dans son pays et en Europe. Elle étudie l’économie à l’Université Humboldt, de concert avec son frère, Albert Otto. La jeune fille découvre le militantisme et la politique par le biais d’événements organisés par le parti social-démocrate dans sa ville natale de Berlin. Au cours de ces années, Ursula mène une activité antinazie clandestine avec d’autres jeunes socialistes et communistes, car le parti social-démocrate dans lequel elle était précédemment engagée n’avait pris aucune initiative pour s’opposer concrètement à la vague nazie émergente.

Le parcours de la jeune étudiante juive en économie prend un tournant plus radical avec sa participation à des groupes de la résistance communiste. Un an plus tard, face à l’intensification de la répression exercée par les Nazis contre les groupes d’opposition, elle et son frère Albert (qui deviendra un éminent économiste et politologue) s’installent à Paris. C’est à ce moment-là qu’elle décide de fréquenter les cercles antifascistes européens et se rapprochent des groupes communistes français. Cette longue période d’exil représente pour Ursula le début de sa « conversion » au fédéralisme européen.

Une fédéraliste convaincue

Installés à Paris, Albert et Ursula retrouvent Eugenio Colorni, un jeune philosophe et socialiste italien qu’ils avaient rencontré pour la première fois à Berlin. La jeune femme referme sa parenthèse communiste et suit Colorni à Trieste, en Italie où elle l’épouse en 1935. Commence pour eux une longue résistance et une période d’activité clandestine contre le fascisme. En 1937 naît leur première fille, Silvia, puis suivent les deux cadettes, Renata et Eva.

Malheureusement pour le jeune couple, le militantisme de Colorni conduit à son arrestation en 1938 et à son exil sur l’île de Ventotene. Lorsqu’il est arrêté, en 1938, elle décide de le suivre. Elle participe avec le groupe des détenus aux discussions sur le « Manifeste pour une Europe unie et libre » et travaille à sa diffusion sur le continent avec Ada Rossi et les sœurs Spinelli. A Ventotene, elle fait également une rencontre déterminante pour la suite de son histoire avec Altiero Spinelli, considéré comme un des « Pères fondateurs » de l’UE.

Cette rencontre débouche en 1941 sur le manifeste de Ventotene « Pour une Europe libre et Unie ». Rédigé dans la plus grande cladestinité sur du papier à cigarette, le manifeste prône une rupture avec le passé de l’Europe afin de former un nouvel ensemble au moyen de réformes structurelles et sociales. Il est à la fois une déclaration politique et un projet de fédération européenne. Elle finit par quitter Ventotene pour rejoindre Milan, où elle s’attache à diffuser le plus possible le manifeste.

Dans son livre Noi Senza Patria Ursula Hirschmann dira plus tard à propos de son exil et de son engagement fédéraliste : « « je ne suis pas Italienne bien que j’aie des enfants italiens, je ne suis pas Allemande, bien que l’Allemagne ait été un jour ma patrie. Et je ne suis même pas juive, bien que ce soit par pur hasard si je n’ai pas été arrêtée puis brûlée dans l’un des fours d’un camp d’extermination. […] Nous, les déracinés de l’Europe qui avons, comme le dit Brecht, ce roi des déracinés, traversé plus de frontières que nous n’avons changé de chaussures, n’avons également rien d’autre à perdre que nos chaînes dans une Europe unie et c’est pourquoi nous sommes fédéralistes. »

L’engagement auprès de Spinelli

En 1943, aux côtés d’Altiero Spinelli, Ursula Hirschmann fonde le Mouvement fédéraliste européen, alors que les forces alliées pénètrent en Italie du Sud. La même année à Milan, se tient la première réunion pour la constitution du mouvement fédéraliste. Elle aboutit à l’approbation des six piliers de la pensée fédéraliste élaborés sur l’île de Ventotene, quelques années plus tôt.

Eugenio Colorni est assassiné par des fascistes à Rome en 1944. Ursula Hirschmann épouse Altiero Spinelli l’année suivante. Ils fuient en Suisse où ils travaillent ensemble à internationaliser le Mouvement fédéraliste européen. La guerre touche à sa fin, mais l’engagement politique d’Ursula ne s’arrête pas là. Le militante européenne sera toujours active et jouera un rôle de premier plan dans l’organisation de l’activité fédéraliste, jusqu’à la fondation en 1975 de Femmes pour l’Europe à Bruxelles. Cette association, dont l’objectif était de faire avancer l’égalité entre les hommes et les femmes, réunit des femmes issues des milieux politiques et féministes.

Elle donnera trois autres filles à Altiero Spinelli : Diana, Sara et la journaliste et députée européenne Barbara Spinelli. En décembre 1975, elle est victime d’une hémorragie cérébrale dont elle ne se remettra jamais vraiment. Elle décède en 1991, à l’âge de 77 ans.

Federica Turco, sa biographe dira d’elle dans son livre Donne per l’Europa : «  »Ursula représente une puissante figure de militante politique qui, en même temps, est engagée dans l’organisation d’une vie familière complexe (…). Sa fraîcheur, sa détermination, son dévouement ont toujours été ceux de la jeune Berlinoise qui a décidé, en juillet 1933, que l’Europe était sa maison et, par conséquent, depuis ce moment, elle se nourrit de l’Europe« 

Chloé LOURENCO