CLAUDIE HAIGNERÉ : « L’AGENCE SPATIALE EUROPÉENNE EST RECONNUE À L’INTERNATIONAL COMME UN PARTENAIRE FIABLE ET COMPÉTENT »

Première partie de l’interview de Claudie Haigneré, ancienne ministre française et ancienne astronaute.

ENTRETIEN. Claudie Haigneré, ancienne ministre française, ancienne astronaute et ex-membre de l’Agence spatiale européenne, a répondu aux questions du Taurillon au cours d’un grand entretien concernant les évolutions de la conquête spatiale, le travail de l’agence spatiale européenne et la place de l’Union européenne dans cette aventure. Découvrez ici la première partie de cet échange.

Le Taurillon : La nouvelle campagne de recrutement d’astronautes de l’ESA a été lancée en mars dernier. En 2009, 6 astronautes ont été sélectionnés parmi 8000 candidatures. Pouvez-vous nous préciser le but de cette nouvelle campagne ?

Claudie Haigneré : Une nouvelle campagne de recrutement a été annoncée en février et se tient jusqu’au 28 mai. Vous pouvez récupérer le dossier sur le site. Elle suit celle de 2008 où on avait sélectionné Thomas Pesquet, Matthias Maurer, Samantha Cristoforetti qui volera l’année prochaine, Alexander Gerst, Luca Parmitano, Andreas Mogensen et Tim Peake qui sont en attente d’un prochain vol.

Douze ans après, je pense que c’est assez raisonnable de se dire que l’Europe doit reconstituer son équipe d’astronautes. C’est l’idée d’avoir une jeune génération pour que la génération actuelle puisse transmettre son expertise, son expérience et les accompagner dans la préparation de leurs futures missions. Le panorama est large : au-delà des missions de base, il y aura des missions cislunaires, puis lunaires et la préparation – je dis simplement préparation – de l’exploration habitée vers Mars, parce que ce n’est pas pour la génération actuelle et je ne suis pas sûre que ce soit pour la génération qui va être recrutée.

L’Europe avec l’agence spatiale européenne ESA est un partenaire de longue date, fiable et reconnu des programmes de vols habités en coopération internationale, et affiche des ambitions pour les années à venir en support à sa volonté politique, son excellence scientifique et son expertise technologique industrielle du plus haut niveau. Les opportunités de vol pour ces astronautes européens sont donc réelles et potentiellement en croissance.

LT : Quels types de candidats sont attendus ? 

CH : Sur cette sélection, l’accent a été mis sur la diversité des profils. Ce n’était pas trop mon cas en 1985 quand j’ai été recrutée par le CNES (Centre National d’études Spatiales, l’agence française de l’espace, ndlr). On était encore beaucoup à la recherche de profils militaires ou de pilotes. Là, tous les profils sont étudiés : ingénieurs (quels que soient le domaine de spécialisation, pas seulement aéronautiques), médecins, chercheurs… Thomas Pesquet est parti avec l’américaine Meghan MacArthur qui est océanographe, Alexander est un géophysicien spécialiste des volcans. Les domaines de recherche sont très, très larges.

De plus, il n’y a pas vraiment de limite d’âge, sauf celle pragmatique ou réaliste, de se dire qu’après 50 ans, ça paraît être une limite qu’il est normal de poser. Il faut aussi renforcer la diversité des genres, parce que le souci est que ça ne bouge pas suffisamment vite. Cela ne tient pas tant du nombre d’astronautes sélectionnés mais plutôt du vivier de candidates. Lors de ma sélection en 1985, il y avait 10% de candidatures féminines, et lors de la dernière sélection en 2008, 15,6%. Au niveau européen, Samantha Cristoforetti est donc la seule femme astronaute active, et j’ai été et suis encore à ce jour la seule astronaute française.

Il est donc justifié d’attirer davantage de jeunes femmes vers ces carrières, tout à fait ouvertes, de lever les blocages pour enrichir la diversité du corps des astronautes. Cette année, la diffusion de l’information s’est faite plus largement, avec des canaux moins stéréotypés, sans doute une façon simple de supprimer certains biais. La porte de ce rêve inspirant est ouverte à tous et toutes. Et pourquoi ne pas le tenter ?

Nous allons aussi mettre en place une réserve d’astronautes. En plus des 4 ou 6 astronautes professionnels qui entreront à l’ESA et seront intégrés dans le processus de formation, on va constituer une réserve d’une vingtaine d’astronautes. Ils ne seront pas intégrés à l’Agence spatiale européenne, mais resteront dans leur organisme professionnel et au cas où de nouvelles missions viendront s’intégrer à la liste des missions existantes ou des missions en cours de négociation avec nos partenaires internationaux, ils pourront être appelés à les effectuer. Cette notion de réserve permet d’élargir sur le plan de la diversité et d’établir des rapports plus intimes, plus fructueux, avec la communauté académique et les entreprises privées.

LT : Dans cet appel à candidature, l’ESA propose également quelque chose de très novateur en recrutant un parastronaute. Comment est née cette volonté d’être plus inclusif à l’ESA ? 

CH : À l’ESA, les métiers sont multiples, au-delà des ingénieurs, des chercheurs et des astronautes, nous avons besoin de juristes, d’architectes, de data-scientifiques. Il y a, depuis quelques années, même une chief diversity officeravec une politique accentuée sur la diversité, dont la diversité du handicap, soutenue au plus haut niveau de l’agence. Il s’agit d’une sélection parallèle de l’ESA, dont les critères cognitifs d’expertise sont les mêmes, mais qui est réservée à des personnes porteuses de handicap des membres inférieurs ou de petite taille. L’importance fonctionnelle des membres inférieurs en situation de microgravité est moindre qu’en condition de gravité terrestre.

C’est un projet de faisabilité pour travailler sur tous les obstacles, les interfaces, les sujets de sécurité qui pourraient être améliorés, pour que des personnes différentes puissent à l’avenir accomplir des missions d’agence en efficacité et sécurité. On ne va pas jusque là dans la sélection d’astronautes mais l’Agence pense que cela pouvait être intéressant de réfléchir à ce qu’il faut faire pour rendre plus accessible le vol habité à des personnes qui en sont éloignées aujourd’hui. Aucune autre agence au monde ne s’est attaqué à ce problème, et ce sera justement l’occasion de travailler ensemble ces sujets d’accessibilité au profit de tous. C’est une approche très novatrice et qui fera progresser tout le monde dans la synergie : accès-sécurité. Il n’y a pas de promesse ferme de réussir ce défi, mais l’engagement d’y travailler avec quelqu’un qui apportera son vécu, son regard différent, ses difficultés et son potentiel d’innovation.

LT : L’ESA a été créée en 1975 et coordonne le projet mis en commun par 20 pays européens. Comment coopèrent les agences spatiales nationales, comme le CNES en France, et l’ESA ? L’ESA est-elle, d’après vous, un exemple de réussite fédérale en Europe ?

CH : L’Agence spatiale européenne, c’est 22 États membres [23 avec l’adhésion de la Lituanie le 3 mai dernier], pas tous issus de l’UE car il y a aussi le Royaume Uni, la Norvège et la Suisse. C’est une agence intergouvernementale créée en 1975. Il y a un socle de programmes dits obligatoires, auxquels tous les pays membres de l’ESA doivent contribuer financièrement. Ce sont les programmes de sciences spatiales et de développement des techniques de bases. Par ailleurs, il y a tout un ensemble de programmes facultatifs pour lesquels chaque État membre détermine sa participation budgétaire selon ses intérêts propres (lanceurs, télécom, navigation, observation de la terre, exploration robotique et habitée,…).

Une des caractéristiques de l’Agence spatiale européenne est d’être sur tous les champs d’actions du spatial, à la différence, par exemple, de la NASA qui est l’agence de programmes pour l’exploration scientifique mais où ce sont d’autres agences fédérales qui sont en charge des programmes d’autre nature (d’observation de la terre par exemple avec la NOAA).

Il y a un conseil des États membres, avec un président et le directeur général de l’Agence qui est l’exécutant de ce conseil. L’ESA a l’initiative des propositions, qui sont ensuite discutées en conseil de programmes thématiques puis en conseil des chefs de délégation pour validation et mise en œuvre. Tous les États membres n’ont pas une agence nationale, comme c’est le cas en France avec le CNES. Par exemple, l’Autriche n’a pas d’agence spatiale mais participe au programme européen, donc l’ESA est son agence de mise en œuvre. D’autres pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie et d’autres, ont à la fois leurs programmes nationaux et une contribution à l’ESA.

Au CNES, une moitié du budget est dédiée à l’ESA, l’autre à des programmes nationaux, en souveraineté nationale et/ou en coopération bilatérale. J’évoque le terme de souveraineté en y incluant des activités duales, civilo-militaires (comme la stratégie spatiale de défense où le CNES travaille en collaboration avec le Commandement de l’Espace et le ministère des Armées). L’Agence spatiale européenne, dans sa convention, ne peut que s’engager sur des programmes de coopération pacifique. Certains de ces programmes sont bien sûr au service de sujets de sécurité (applications spatiales ou terrestres). Par exemple, l’ESA travaille sur les sujets de sécurité de l’environnement extraterrestre ou de débris spatiaux avec le programme clean space, elle a aussi la capacité d’avoir des outils de dualité, au service des politiques publiques (la météo spatiale, l’observation de la Terre) et qui peuvent aussi être au service de la défense, mais l’Agence ne développera pas des outils de défense active.

Ensuite l’ESA a depuis son origine cette capacité à développer d’importantes coopérations internationales (Station spatiale internationale, grands programmes de sciences spatiales, changement climatique, débris spatiaux…). Au-delà des coopérations scientifiques qui réunissent les communautés scientifiques et internationales, le sujet de la politique industrielle européenne reste un sujet délicat. Comment coordonner des aspects de souveraineté industrielle nationale et des aspects d’avancée sur des programmes conjoints ? Certains programmes ambitieux ne peuvent être développés qu’au niveau européen pour des questions budgétaires ou d’autonomie stratégique (par exemple les lanceurs pour l’accès européen autonome à l’espace et sa présence compétitive sur le marché commercial).

L’ESA fonctionne avec un système de retour géographique (geo-return) : quand un pays contribue financièrement à un programme, il a un retour industriel équivalent à sa contribution. Cela a permis de former et faire monter en compétence des industries nationales de toute taille (dont une floraison de start-ups innovantes), sur l’ensemble du territoire européen. Il faut bien évidemment éviter les duplications inutiles, les lourdeurs administratives, la rigidité du cadre. C’est ce à quoi s’emploie l’ESA dans sa transformation. Complémentarité, alliances et synergie n’excluent pas la compétition et la diversité des solutions dans un paysage industriel et de services très agile, compétitif, ouvert et évolutif.

LT : L’ESA a communiqué le 7 avril sur ses objectifs pour les quatre ans à venir. L’un des objectifs majeurs est de renforcer les relations entre votre organisme et l’UE. De quelle manière comptez-vous remplir cet objectif ? 

CH : La montée en puissance de la Commission européenne sur les sujets spatiaux a commencé avec le Traité de Lisbonne de 2009 établissant cette compétence partagée de l’UE avec l’ESA. On est encore dans une phase où on cherche la meilleure façon de travailler et d’être en complémentarité. C’est une des tâches dont le nouveau directeur général de l’ESA, l’Autrichien Josef Aschbacher, veut vraiment s’emparer en priorité dans sa stratégie 2025.

C’est vrai que l’ESA a toute cette expertise technologique depuis 1975, elle est reconnue à l’international comme un partenaire fiable et compétent. Ces très belles réalisations scientifiques et technologiques, ces programmes innovants, ces ambitions à l’échelle européenne, il faut les mettre au service des politiques publiques européennes, utilisatrices en aval des outils et des données massives obtenues. C’est là qu’intervient la Commission européenne et elle l’a très bien fait par exemple avec Copernicus. L’ESA a développé la technologie de tous les satellites d’observation de la Terre qui le composent, ainsi que les outils d’exploitation et opérations, en apportant son innovation et sa compétence. La mise à disposition, le développement de services, la régulation dans l’usage de cette batterie de satellites est menée par la Commission européenne. Même chose pour la géolocalisation avec Galileo. Ces deux programmes européens ambitieux sont de belles réussites institutionnelles et commerciales.

LT : S’agit-il également cette fois-ci de développer de nouveaux programmes pour renforcer cette coopération ?

CH : Au sein de la direction DEFIS de la Commission européenne, de nouveaux programmes sont proposés par le commissaire européen Thierry Breton au service de la compétitivité européenne, du développement des outils spatiaux dans le marché commercial européen et international et au service de l’autonomie et de la souveraineté technologique européenne souhaitée par l’UE dans sa vision d’Europe géopolitique influente et mobilisée pour les citoyens européens. Dans la programmation budgétaire à venir sont proposée une constellation de satellites de télécommunication, s’appuyant sur les technologies quantiques, une action forte sur ce qu’on appelle le “SSA”, le “space situational awareness” pour mieux anticiper, contrôler, prévenir l’utilisation de l’espace extra terrestre, en y développant le “space traffic management” et la sécurité de cet environnement. La préoccupation concernant un accès autonome à l’espace avec une alliance des lanceurs est aussi à l’ordre du jour.

Il y a bien évidemment les relations budgétaires, une importante négociation est en cours sur ce cadre de répartition des financements et des responsabilités. La contribution de l’UE au budget de l’ESA est conséquente dans cette délégation d’activités. Les évolutions du paysage spatial avec la montée en puissance du “New Space”, la contribution essentielle des outils et données spatiales dans toutes les politiques européennes et l’hybridation accélérée des domaines numériques (big data, calcul haute performance, intelligence artificielle…) et spatiaux, requièrent cette parfaite coordination en confiance. Cela demande bien sûr beaucoup d’énergie et une transformation de la culture traditionnelle. La volonté est partagée, et il faut avancer avec volontarisme et intelligence.

Enfin, l’ESA est une agence de programme, pas une agence politique. La voix politique associée à la vision européenne, à son ambition en matière de souveraineté technologique et d’autonomie, doit être portée par l’Union européenne puisque le spatial est au cœur de l’autonomie stratégique et de l’influence européenne avec son hard et soft power. Si l’Europe veut être cette Europe géopolitique, influente et puissante, il faut qu’elle affirme sa voix politique en prenant appui sur le domaine spatial et ses potentiels.

Lisez la deuxième partie de l’entretien ici et la troisième partie ici.

Jérôme FLURY, Sophie BERRADA, Théo BOUCART